Vampire - tome 3 Les prédateurs

Chapitre 1

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La radio diffuse une de mes chansons préférées, un air latino caliente et entraînant qui me met de bonne humeur.

— Allez, Ana ! me supplie Inès vautrée sur mon vieux sofa.

— Je n’ai pas envie.

— Menteuse ! En plus, il y a un happy hour. Nous allons danser, nous éclater. Ça nous changera.

— J’ai du travail et…

— Les examens sont dans deux mois, il faut que tu fasses une pause ou tu ne tiendras jamais le rythme.

J’hésite à admettre que ma meilleure amie a raison. Je pourrais m’autoriser un peu de relâchement. Seulement, c’est difficile avec autant de pression de songer à faire la fête. Un soupir dépité m’échappe. Je n’ai pas toujours été cette fille triste qui ne pense qu’à bosser.

— Je risque ma bourse si…

— Tu ne la perdras pas pour un malheureux soir de relâche dans le semestre ! s’exclame-t-elle en se redressant.

Inès n’est pas une fêtarde invétérée, c’est même une étudiante sérieuse. En plus, difficile de nier que j’ai besoin de me changer les idées. Ça fait des mois que j’enchaîne les cours, mon job au restaurant, les extras comme baby-sitter et tous les petits boulots possibles pour gratter quelques dollars, payer ma fac, mon logement et ma nourriture. J’ai vingt et un ans et déjà l’impression d’être vieille et usée. Je craque ! Elle a raison pour ce soir, je peux faire une pause.

— D’accord, mais on rentre de bonne heure !

— Hourra, elle a dit oui !

Inès se lève d’un bond et se met à sautiller de joie au milieu de mon salon. Enfin, dans la pièce centrale de mon minuscule appartement encombré de bouquins.

— Comment on se la joue ? Femmes fatales ? Bohèmes chics ? Ou pétasses à la recherche d’un plan cul d’enfer ? demande-t-elle en mimant des poses de top model.

Son exubérance facétieuse me fait rire. Ça fait du bien.

— Juste boire un verre et danser, je n’ai pas l’intention de trouver un mec ni de finir la nuit avec lui.

— Mais oui… Cause toujours, se moque Inès. Tu as autant besoin de sexe que de te changer les idées. Ça fait combien de temps que tu as quitté cet abruti de Ruben ?

— Sois sympa de ne pas mentionner ce crétin et notre pitoyable histoire. En plus, il ne m’a pas encore remboursé ce qu’il me doit.

Cela douche presque mon élan d’enthousiasme, me rappelant à quel point ma situation financière est précaire.

— J’arrête, mais promets-moi de te lâcher. Je veux retrouver ma copine d’école, celle qui savait s’amuser.

J’acquiesce, repoussant le souvenir de ce salaud de Ruben. Je croyais avoir enfin trouvé un homme gentil qui, étant loin d’être un canon, ne serait pas trop regardant sur mes défauts. Il s’est avéré qu’il espérait me voir « compenser » en étant aveugle à ses aventures et en payant toutes ses factures. M’obligeant à l’optimisme, je me consacre à la préparation de cette soirée avec un entrain légèrement factice. Après cinquante essais pour tenter d’assortir mes quelques vêtements pas trop usés avec mes trois ou quatre bijoux fantaisie, je me décide pour un jean qui ne me va pas trop mal et un tee-shirt en voile ample.

— Il faudrait que tu t’offres quelques trucs un peu plus sexy, dit Inès, peu convaincue par le résultat. Ta garde-robe est déprimante, pas étonnant que tu manques de confiance en toi.

Le problème serait plutôt dans l’autre sens.

— Quand j’aurai les moyens.

Ma meilleure amie me jette d’ailleurs un coup d’œil entendu. Elle sait très bien que ce n’est pas seulement financier. J’arriverai peut-être à acheter de jolies robes le jour où je cesserai de me trouver moche, grosse et sans intérêt… Ce n’est pas demain la veille que j’y parviendrai.

___

Inès a décidé que nous irions au Trinidad. C’est un club cubain au sud de Miami. Ce n’est pas le plus chic ni le plus à la mode, mais il est dans nos moyens. L’intérieur est fait pour rappeler l’ambiance de l’île des Caraïbes tout à la fois si proche de nos côtes et si loin de nous politiquement. Des petites tables hautes avec des tabourets de bar en bambou, une piste de danse encerclée de faux palmiers en plastique de pas trop mauvaise qualité, et un D.J. qui joue à fond la carte latina essaient de donner l’impression aux clients qu’ils sont sur la plage.

Avec Inès, nous récupérons nos commandes au comptoir. Nous ne sommes pas perchées sur nos sièges depuis trente secondes que son radar à mecs se met en route.

— Celui près du vestiaire ?

— Il fait illusion de loin, mais bof. Chaîne en or bling-bling, tatouages au rabais. Sans doute un type fauché qui a emprunté la bagnole de ses parents pour faire croire qu’il a des thunes.

Inès sourit, amusée. Ce gars ressemble à Ruben, c’était juste de la provocation de sa part.

— Alors, on va dire l’autre à droite, près de la sono ?

— C’est un maquereau qui cherche de nouvelles putes.

Cette fois, elle me lance un regard de travers. Celui-là lui plaisait, elle aurait bien tenté le coup.

— Tu es difficile.

Nous continuons un moment ce petit jeu, essayant de deviner qui sont ces mecs, leur inventant des vies. C’est drôle, Inès a une imagination débordante, et j’oublie pour un moment mes soucis, la suivant dans son inoffensif délire.

— Houla… Vise les deux qui viennent d’entrer ! s’exclame soudain ma meilleure amie en se redressant sur son siège comme un ressort. Tu en penses quoi ?

Là, il n’y a pas grand-chose à redire ou à critiquer. Ils avancent vers le comptoir de cette démarche assurée des gars bien dans leur peau. De toute évidence, ce sont des potes en virée. Ils sortent du lot des types qui fréquentent ce club. D’abord parce qu’ils sont tous les deux grands et baraqués, ensuite ce sont des hommes, pas des étudiants boutonneux, ou des losers fauchés qui draguent au rabais.

Le premier a les cheveux noirs, mais les yeux clairs, un costume chic et une chemise blanche. Difficile de deviner si c’est un latino. En tout cas, il a un visage d’ange, et il ne fait aucun doute pour moi que c’est un mec des quartiers huppés venu s’encanailler dans le barrio. D’office, je le classe en « tombeur » qui se tape les plus belles nanas. Hors catégorie pour moi. Je vais éviter de me ridiculiser en me pâmant sur lui.

L’autre est tout aussi brun, mais il a des iris sombres, des traits plus durs, plus bruts. Il porte un jean foncé et une chemise noire qu’il a laissé flotter. Je soupçonne une musculature travaillée dissimulée en dessous. C’est le genre viril et sexy que j’imagine parfaitement en héros de films d’action.

J’en frissonne bêtement, me reprochant aussitôt ma réaction. Même s’il paraît plus accessible que son pote, inutile de me faire des illusions sur mes chances, la moitié des femmes du club les suivent des yeux, leur adressant des regards d’invite. Avec Inès, nous faisons exactement la même chose. Je m’étais pourtant promis de juste prendre un verre et de danser. Là, je suis clairement en train de penser à autre chose. Elle me flanque un coup de coude.

— Vise !

Non seulement les deux gars se dirigent vers nous, mais le beau gosse demande avec un sourire angélique à tomber à la renverse s’ils peuvent s’asseoir à notre table.

— Moi, c’est Lorenzo, se présente-t-il en s’installant. Et le roi du silence, c’est Rafael.

— Elle, c’est Ana. Moi, Inès. Toi, je parie que tu n’es pas un latino, s’amuse mon amie.

— Ça dépend comment tu l’entends. Je ne suis pas hispanique, mais Italien de Brooklyn, difficile de faire plus latin.

— C’est vrai. Et toi ?

— Je suis de San Antonio, Texas, répond Rafael avec une trace d’accent traînant. Mexicain par mon grand-père.

— Ma famille vient aussi du Mexique, dit Inès, comme celle d’Ana, mais nous sommes nées à Miami.

Ces précisions pourraient paraître superflues, mais dans un pays et surtout dans cette ville où les communautés se mélangent peu, il vaut mieux annoncer la « couleur » tout de suite. Inès reçoit un sourire lumineux en retour. Elle se trémousse de joie avant de m’adresser un clin d’œil qui n’a rien de discret. Elle me colle même un coup de pied sous la table pour bien me faire comprendre que nous avons décroché le gros lot.

— Veux-tu danser ? me propose le canon aux yeux bleus.

— Avec plaisir.

Première évidence, c’est un excellent danseur. C’est aussi un baratineur de premier ordre. Il me couvre de compliments, juste ce qu’il faut pour ne pas être lourd. Il a un sourire séducteur renversant et, en plus, son anglais tout comme son espagnol – il parle les deux couramment ! – se teintent d’une légère trace d’un accent italien absolument craquant. Je pourrais m’y laisser prendre.

Seulement, deuxième évidence, Lorenzo doit être aveugle ou déjà saoul pour me préférer à Inès et sa mini robe sexy. Je n’ai pas besoin d’un décodeur perfectionné pour saisir qu’il souhaite finir la soirée avec moi. Je devrais me sentir flattée, profiter de l’occasion… Mais, il n’est pas mon genre. Trop chic, trop beau, trop tout. C’est le style de mec dont je crains toujours qu’il ait fait un pari débile – se taper la moche – comme ça m’est arrivé au lycée. Rafael, plus abordable, moins spectaculaire, sera peut-être plus accessible. Je peux tenter ma chance avec lui.

De retour à table, je dégage le plus délicatement possible ma main de celle de Lorenzo et je souris à Rafael :

— Veux-tu danser ?

— J’ai deux pieds gauches, répond-il, fixant son verre. Je vais chercher une autre tournée. Que désirez-vous ?

Il prend nos commandes et s’éloigne. Malgré sa rebuffade, je m’accroche à mon idée. Il me plaît, c’est aussi simple que ça. Je fais comprendre d’un regard mes intentions à Inès. Elle est ravie, car elles collent avec les siennes. Déployant tous ses charmes, elle invite Lorenzo. Il ne peut pas refuser sans paraître impoli. Il me lance un coup d’œil interrogateur que je préfère ignorer. Ce mec ne doit pas être habitué à ce qu’une fille ordinaire comme moi lui résiste.

Profitant de ce moment de solitude, j’observe Rafael qui attend au comptoir. Il a les cheveux très courts, des gestes précis, une manière de se tenir très droit qui en impose au moins autant que sa carrure. Il a une tête de plus que moi et des épaules de déménageur avantageusement moulées dans sa chemise. Bizarrement, son air un peu grognon me le rend sympathique… plus que cela en fait. Il me déclenche des envies logées au creux de mon ventre que je n’avais pas ressenties depuis une éternité, celles de désirer, d’être désirée.

Quelque part, il est peut-être comme moi, il n’avait pas prévu de sortir et se demande jusqu’où va le mener cette soirée. Il hésite encore. De mon côté, ma décision est prise. Quitte à faire une belle connerie, autant la faire avec un homme avec lequel je peux me sentir à l’aise et qui me fait fantasmer. Mes doigts me démangent à la simple idée de les glisser sous ses fringues et de toucher sa peau. Je ne me prive pas pour le dévorer des yeux.

Lorenzo et Inès reviennent en même temps que lui à la table.

— Ne bougez pas, dit Lorenzo avec un sourire à se damner.

Il fait signe à Rafael de l’accompagner.

— Depuis quand les mecs vont aux chiottes en groupe ? s’inquiète Inès.

— Qu’est-ce que j’en sais ? C’est toi l’experte.

— Il ne faudrait pas qu’ils se barrent.

Elle stresse pour rien. Ils sont de retour trois minutes plus tard. La réponse à la question d’Inès est évidente ; ils ont interverti leurs objectifs, leurs attitudes changent radicalement. Rafael cesse d’éviter mon regard, il m’adresse un sourire qui révèle une adorable irrégularité qui le rend moins parfait : ses canines sont légèrement décalées. Il s’assoit près de moi, me faisant frissonner lorsque son épaule effleure la mienne. De son côté, Lorenzo concentre maintenant toute sa séduction sur ma meilleure amie qui rayonne de joie.

La soirée se déroule divinement bien. Nous discutons de sujets anodins, sans conséquence, la météo, les sorties cinéma, des derniers concerts… À tour de rôle, nous dansons avec Lorenzo qui se montre désormais seulement amical avec moi, mais très entreprenant avec Inès. Rafael est plus subtil. Il glisse son bras dans mon dos quand je suis assise, trouve des prétextes pour me toucher, comme repousser derrière mon oreille une mèche brune échappée de mon chignon, caresser ma main.

J’adore.

Tout mon corps frissonne alors que ce ne sont encore que des attentions suggestives sans véritable contact. Il ne me bouscule pas, même si je n’ai aucun doute sur ce qu’il veut.

— Slow ! s’exclame-t-il soudain. Ça, je gère.

Il m’attrape la main et me guide sur la piste. Je me retrouve collée à lui, frémissante de plaisir. Chose imprévue : il sent délicieusement bon. Parfum ou après-rasage, je l’ignore, mais cette odeur restera toujours liée au souvenir génial de nos corps jouant la chorégraphie de la séduction sur un air chaloupé. Ses mains sont plaquées sur moi, câlines sans être envahissantes ou trop entreprenantes.

Ce mec est aussi doué que son pote, il n’emploie juste pas le même registre… Je plane.

Nous dansons, buvons – peut-être un peu trop – jusqu’à 2 heures du matin. J’ai rarement passé une si bonne soirée, sans me poser de questions ni me prendre la tête sur l’avenir ou comment je vais boucler le mois.

A suivre…

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