Miss Scandals

Extrait

Septembre 1918, Knightbridge Hall.

La nuit tombait.

Une froide nuit de septembre. Damian sortit de ses appartements. Il caressa machinalement la tête de son chien, un énorme dogue, qui l’attendait derrière la porte.

Il prit le temps d’écouter le silence qui régnait dans l’immense château familial. Un calme si éloigné des bruits assourdissants et des cris d’agonie qui résonnaient en permanence dans son esprit.

Le jeune duc ne put retenir une grimace de douleur lorsqu’un nouvel élancement violent lui traversa la jambe, l’obligeant à s’appuyer plus lourdement sur sa canne à pommeau d’argent. Avec une lenteur qui n’avait rien à voir avec son maintien aristocratique, il se dirigea vers le monumental escalier de marbre, le chien sur ses talons. Il songea, non sans dérision, que sa mère allait encore essayer de le persuader de s’installer dans les pièces du rez-de-chaussée pour s’épargner cette torture. Elle s’inquiétait tant pour lui.

Agrippant de sa main libre la rambarde de cuivre impeccablement astiquée, il commença sa pénible descente. Dire qu’autrefois, Damian glissait à toute allure, à califourchon sur cette même rambarde…

Pourquoi s’infligeait-il ce cauchemar ? Céder à la pression maternelle serait si facile, il pourrait transformer la bibliothèque en chambre. Tout comme il serait tellement plus simple d’utiliser le magnifique fauteuil roulant capitonné de cuir que sa mère avait fait venir de Londres. Tout oublier…

Et pourquoi ne pas m’abrutir au laudanum pendant que j’y suis ? songea-t-il avec une amère ironie.

Haletant, il fut contraint de faire une pause sur le palier. Très exactement sous le portrait de son défunt père, Jonathan Whitfield, huitième duc de Knightbridge. Le tableau avait été achevé quelques jours avant qu’il ne se tue dans un accident de chasse, laissant le titre à son fils unique âgé de quatre ans et toutes les responsabilités à une jeune veuve éplorée.

Damian serra les dents pour contenir un nouveau pic de douleur. Il ne voulait pas oublier ce qui le hantait, comme l’en suppliait pourtant sa mère. Il ne pouvait pas. Ses pensées restaient attachées à ses hommes toujours sur le front, et cela durerait tant que cette guerre ne serait pas terminée…

En tant qu’officier, son devoir était d’être près d’eux et pas dans ce château, bien à l’abri, loin des combats. Mais cette maudite blessure l’empêchait de les rejoindre dans les tranchées. Damian reprit sa lente descente. Marche après marche. Arrivé au pied de l’escalier, il se dirigea vers la petite salle à manger, celle réservée aux repas intimes en famille. Le jeune duc devinait la présence silencieuse des domestiques qui le surveillaient, toujours prêts à lui venir en aide…

Il détestait cette sensation de dépendance, d’être observé avec pitié, comme un infirme.

Sa mère, la duchesse douairière, l’attendait déjà, assise à table. Elle ne put masquer le froncement de ses aristocratiques sourcils à sa vue et qui n’était pas dû à son retard. Damian devina sans peine la cause du reproche muet qu’il lut dans le beau regard bleu. Il ne s’était ni changé ni même rasé. En fait, il ne voyait plus l’utilité de toutes ces simagrées : la tenue de soirée au nœud de cravate sophistiqué, les baisemains… Le monde était devenu fou. La civilisation était en train de sombrer et lui avec. Seuls l’affection et le respect qu’il éprouvait pour cette mère qui l’avait élevé sans aide, affrontant toutes les difficultés avec honneur, l’empêchaient encore de se conduire comme un sauvage. Mais pour combien de temps ?

Chaque jour, les démons qui hantaient son âme gagnaient du terrain, et Damian se sentait perdre la bataille.

Le repas commença dans un silence qui devint vite pesant pour la duchesse. Presque malgré elle, elle entama un long monologue sur l’état du domaine, la bonne récolte qui s’annonçait, leurs finances, sur la vie des gens du village, espérant qu’enfin son fils réagisse autrement que par des hochements de tête polis.

— Vous avez reçu un colis, lança-t-elle soudain.

La phrase mit quelques instants à franchir les murs de l’indifférence de Damian.

— J’ai posé le paquet sur votre bureau, continua-t-elle la gorge serrée, en le fixant intensément, son regard empli d’inquiétude.

— Pourquoi ? Vous vous chargez à la perfection de notre correspondance à tous deux. Vous êtes bien plus apte que moi pour répondre à tous ces gens qui veulent savoir à quel point je suis amoindri.

Voyant sa mère se raidir, Damian ajouta avec plus de douceur et un sourire contrit :

— D’ailleurs, je vous en remercie. 

La duchesse hésita, mais elle avait commencé à parler, alors elle devait aller au bout de sa démarche.

— Le paquet vient d’Amelia Deverell.

Elle vit son fils serrer les mâchoires, puis se contraindre à se détendre, avant de saisir ses couverts, sans faire aucun autre commentaire.

La duchesse retint un soupir dépité et peu élégant. Elle aurait tellement aimé que cette nouvelle entraîne une réaction, déclenche un sursaut d’intérêt chez Damian.

Au moins ce soir, mange-t-il, nota-t-elle en essayant d’y trouver un signe positif, même infime.

Lorsqu’elle avait découvert cette petite boîte dans le courrier de l’après-midi, elle avait été très surprise, puis elle s’était prise à espérer que son contenu provoquerait un électrochoc qui lui ramènerait enfin son enfant. Pas cet inconnu froid et taciturne, mais le garçon merveilleux, drôle, plein de vie qu’il était avant son départ pour le front et qu’elle sentait disparaître un peu plus chaque jour depuis son retour.

Seulement, ce colis pouvait également s’avérer être la boîte de Pandore. Elle avait longuement hésité avant d’aller le déposer dans le bureau seigneurial. Mais voir son fils si beau, autrefois si élégant, se présenter au dîner, soir après soir, complètement débraillé, mal rasé… Elle s’était décidée. Peut-être ce paquet aurait-il le pouvoir de le sortir de sa léthargie ?

Amelia, Miss Scandals

A suivre