Les enfants de la Sierra – Extrait


Chapitre 1

Le vieux chariot, tiré par deux mules tout aussi vieilles, progressait avec une lenteur prudente sur le chemin pierreux et mal balisé. Doug, assis sur le plancher, avait fini par s’assoupir, la tête dodelinant au rythme des cahots. Une ornière plus profonde que les autres fit soudain dangereusement pencher la voiture à droite. Le garçon plongea vers l’avant. Son frère n’eut que le temps de le rattraper pour l’empêcher de se cogner contre l’arceau métallique qui tendait la bâche au-dessus d’eux.

— Ça va ? demanda Ian.

— Il est quelle heure ? marmonna Doug, un peu groggy.

— Aucune idée.

Il se mit à genoux et rampa jusqu’à l’arrière du chariot. Il sortit la tête entre les deux pans de toile. Le gamin observa les alentours.

— On est toujours en forêt, et le soleil se couche.

— Je commence à avoir faim. J’espère qu’il ne fera pas aussi froid que la nuit dernière, ou je vais finir par regretter l’orphelinat.

— Tu plaisantes ?

— Évidemment, confirma Doug. Tout plutôt que de retourner là-bas.

Les deux frères échangèrent un regard entendu. Seuls au monde depuis la mort de leurs parents, ils avaient passé quatre années dans l’institution catholique de Sacramento. Les moines faisaient ce qu’ils pouvaient, mais ils manquaient de tout : de place, de nourriture, de vêtements… sauf d’orphelins. Il n’y avait jamais assez de dons, jamais assez d’adoptants. Malgré leurs efforts, les deux enfants avaient souvent eu l’impression de vivre dans l’antichambre de l’enfer, à vingt dans des dortoirs prévus pour dix, se contentant d’une assiette de haricots par jour, devant se battre pour ne pas se faire voler leur morceau de pain noir, leurs chaussures ou leurs vestes.

Ian et Doug allaient bientôt avoir treize ans, l’âge où les garçons étaient obligés de quitter la maigre protection des religieux et se débrouiller pour survivre à l’extérieur, dans cette Californie de 1866, qui méritait encore son nom d’Ouest Sauvage. La plus grande crainte des deux gamins n’était pas de devoir travailler dur ou de ne pas manger à leur faim, mais d’être séparés. Lorsque le père Ramirez leur avait parlé de ce rancher de la Sierra Nevada qui cherchait deux employés, ils avaient décidé de le suivre sans hésiter. Ils en avaient déjà assez bavé dans l’existence pour ne rien attendre de plus que parvenir à rester ensemble, même si le travail était difficile et le patron impitoyable.

— Tu crois qu’on a bien fait d’accepter ? demanda malgré tout Doug, toujours plus anxieux que son frère.

— Ils allaient nous flanquer dehors, lui rappela Ian. Autant saisir cette chance. Si ça ne va pas, on pourra encore partir.

— J’espère que tu as raison. Tu te souviens de Franky ?

Ian frissonna et préféra se taire. Franky Carson était un de leurs copains. Il avait été adopté quelques mois auparavant. Trois semaines après, son nouveau « père » était venu réclamer un autre enfant. Il avait raconté aux moines que le gamin s’était tué en tombant de cheval. Les prêtres avaient refusé de lui confier un autre garçon et, un peu plus tard, une rumeur était parvenue jusqu’à eux. Elle disait que Franky n’avait pas voulu faire « quelque chose » pour son père. Une chose si terrible que personne n’avait osé prononcer son nom. En revanche, ils savaient de façon certaine que leur ami était mort à cause de « ça ».

— On arrive, cria soudain le Padre.

Les adolescents se levèrent d’un bond et se précipitèrent à l’avant pour voir par-dessus son épaule. Ils furent déçus. Devant eux se dressait une vieille bâtisse à l’air abandonné, dont la peinture s’écaillait. Au-dessus de la double porte aux carreaux fissurés, un panneau indiquait « Pony Express ».

— C’est là qu’on va travailler ? demanda Doug dépité.

— Les enfants, vous savez lire ! Ici, c’est l’ancien relais du courrier, ça ne ressemble pas à un ranch.

— Mouais, marmonna Ian.

— Je vous l’ai pourtant expliqué. Nous avons rendez-vous avec mes amis, les Malone. Ils doivent nous attendre, leur chariot est là, dit le prêtre en désignant l’engin.

— Et c’est eux qui nous emmènent ?

— Mais non, voyons ! Nous allons au ranch tous ensemble. Je vous rappelle que j’ai un mariage à célébrer.

Les garçons échangèrent un regard circonspect. Ni l’un ni l’autre n’avaient fait très attention à ce que le père avait raconté. Ils étaient si inquiets d’être séparés qu’ils ne s’étaient concentrés que sur leur seul objectif : rester ensemble. Habilement, le Padre Ramirez fit ralentir les mules et amena son chariot à côté de celui des Malone. Avant même qu’il ne s’immobilise, un homme grand, osseux, aux cheveux poivre et sel, vêtu sobrement de noir, sortit du bâtiment et vint à leur rencontre. Le prêtre se retourna et cria :

— Les enfants, portez les sacs, les matelas et les couvertures à l’intérieur.

Il descendit lourdement de son inconfortable siège en bois, fatigué de ses heures de conduite. Il serra avec chaleur la main que le médecin lui tendait.

— Isaac mon ami, je suis bien content d’arriver enfin. Où est ta chère épouse ?

— Charlotte nous prépare un repas chaud. Elle était certaine que vous seriez là dès ce soir.

Aux mots « repas chaud », les garçons, affamés, s’empressèrent d’effectuer leurs corvées. Ils installèrent tout à l’intérieur, dans la grande pièce du rez-de-chaussée où se trouvaient quelques meubles abandonnés à l’époque où le Pony Express avait fermé : une longue table, des chaises bancales ainsi qu’un vieux balai. Ils firent un peu de ménage avant de poser les matelas au sol, repoussant la poussière dans les coins et dérangeant des araignées furieuses de voir envahir leur territoire. Il ne faisait guère plus chaud dans la bâtisse délabrée qu’à l’extérieur, malgré les braises qui rougeoyaient dans l’antique poêle, mais ils étaient à l’abri du vent et des bêtes sauvages.

— Il fait froid ici, on est pourtant au mois d’août ! maugréa Padre Ramirez en se frictionnant les bras au travers de sa vieille robe de bure grise, tout en se laissant tomber sur un siège.

— Nous sommes dans la montagne, rappela le Dr Malone. Mais c’est exceptionnel pour la saison.

— Ça va s’arranger. Le beau temps revient, ajouta Charlotte en finissant de mettre la table.

Activité qui intéressait beaucoup les garçons qui notèrent que la dame était petite, bien mise, distinguée. Ils remarquèrent aussi que ce qu’elle cuisinait sentait délicieusement bon.

***

Une demi-heure plus tard, avec un sourire, Charlotte resservit du ragoût aux deux garçons. Les gamins n’avaient guère dit que « bonjour », s’étaient activé à préparer le couchage et depuis ne parlaient plus, se contentant d’écouter et de dévorer tout ce qu’on mettait dans leurs assiettes. Ces gosses lui faisaient pitié. Ils n’étaient pas très grands et maigres comme des coucous. Leurs vieux vêtements râpés provenaient sans aucun doute de dons faits à l’orphelinat. Ils flottaient autour de leurs trop frêles silhouettes. Leurs cheveux étaient si courts qu’ils avaient dû être rasés, il y a peu. Elle savait qu’on pratiquait ainsi dans les institutions pour tenter d’enrayer les infestations par les poux. Les garçons devaient être châtain foncé, ou peut-être bruns, mais c’était impossible à déterminer. Il faudrait attendre la repousse. Avec leurs visages émaciés, creusés, il n’était pas possible de prédire s’ils seraient beaux ou non. Quant à leurs yeux, d’un vert très pâle, ils se mettaient à briller de joie à chaque fois qu’elle remplissait leurs assiettes.

Pauvres petits, songea Charlotte en se détournant.

Malgré leur jeunesse, ils étaient aux aguets, prêts à déguerpir au moindre signe de danger. Ses gamins avaient déjà vécu de grands malheurs et étaient décidés à travailler dans un ranch pour des inconnus, à assumer une tâche d’adulte, juste pour pouvoir manger. Deux survivants comme le pays en comptait tant. Pour Charlotte, à qui Dieu avait toujours refusé la maternité, voir des enfants privés d’amour, de protection, était un crève-cœur.

— Tu es sûr de cautionner ce mariage ? demandait à cet instant le prêtre à son époux.

— Nous avions des réticences. Mais à présent que nous connaissons mieux Dallas, je pense que ce sera une bonne union pour Amélie. Il est courageux, travailleur, et il est bien plus intelligent que son allure de cow-boy ne le laisse croire.

— Votre nièce vient d’une vieille famille sudiste. Elle a été habituée au luxe. Elle a sans doute été élevée avec des… principes qui n’ont pas cours ici. Est-elle consciente qu’un de nos sauvages de cow-boys n’a rien à voir avec les hommes qu’elle a pu rencontrer auparavant ?

— Nous avions les mêmes inquiétudes que toi, dit Isaac. C’est pour cela que nous nous étions précipités à son secours. Mais Amélie a changé. La guerre l’a endurcie. Elle est devenue une jeune femme très volontaire, dure à la tâche. Je pense qu’elle est parfaitement lucide sur la vie qui l’attend dans ce ranch.

— Et puis, Dallas n’est pas si sauvage que cela… Enfin pas avec Amélie, ajouta Charlotte. Il nous a prouvé qu’il tenait à elle. Il n’a rien d’un gentleman, mais je crois qu’un gentleman sudiste délicat et raffiné aurait du mal à s’en sortir par ici.

— Dallas, répéta Padre Ramirez. Ce n’est pas très catholique comme prénom.

— À ce que nous avons compris, ce n’est qu’un surnom. 

— Quel est son véritable nom ?

— Aucune idée, admit-elle. Mais notre nièce le connaît. Je pense qu’il lui a raconté beaucoup de choses sur son passé. Ils sont très complices, très liés tous les deux.

— À ce point ? Ne pourraient-ils pas attendre quelques mois pour se marier ? Prendre leur temps avant de s’engager dans un tel sacrement. Ils se sont rencontrés il y a peu.

— Ils vivent seuls tous les deux dans ce ranch, dit Isaac en échangeant un regard embarrassé avec son épouse. Il est plus convenable de les marier rapidement.

— Seigneur, marmonna le prêtre.

Doug sauçait avec application son assiette en fer avec un généreux morceau de pain blanc – pas cet infâme pain noir pour lequel ils devaient se battre à l’orphelinat –, il jeta un coup d’œil à Ian qui rognait un os de poulet, ne laissant pas une once de viande. Tout en se concentrant sur leur repas, ils ne perdaient pas une miette de la conversation. De ce qu’ils comprenaient, ils allaient atterrir dans un ranch, avec une belle du sud, sans doute empotée et un cow-boy du coin. La charge de travail risquait d’être énorme, mais au moins n’auraient-ils plus à souffrir de la promiscuité. Et puis, si le type avait une fille sous la main, ils n’avaient pas à craindre qu’il leur arrive la même chose qu’à ce pauvre Franky…



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