
Prologue
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Liz
Installée à mon bureau, au fond du plateau de la rédaction du journal de la fac, je me livre à de discrètes recherches sur des trucs pas clairs qui me dérangent dans le budget de fonctionnement de l’Université.
Mon dernier article a déjà fait des vagues et il m’a valu quelques problèmes – ainsi qu’une mutation punitive au service des sports –, j’ai intérêt à ne pas me faire repérer et que mes nouvelles investigations n’arrivent pas aux oreilles du président O’Leary. Seulement, c’est plus fort que moi. Je dois avouer que ce sac de nœuds et de magouilles me passionne !
Les locaux qui sont alloués à notre journal sont situés au sixième étage d’un des plus anciens bâtiments du campus, le genre vétuste où l’ascenseur lâche deux fois par semaine. C’est l’état lamentable de cet immeuble où se trouvent certains amphis de sciences qui m’a mis la puce à l’oreille et m’a poussée à traquer l’utilisation réelle de la donation faite l’année dernière par la fondation Baines pour leur rénovation qui n’a jamais été réalisée.
À cet instant, je suis en train de farfouiller dans d’obscurs sous-dossiers du site Internet du conseil universitaire à la recherche de comptes-rendus lorsque, soudain, la double porte des bureaux s’ouvre avec fracas, valdinguant dans le mur dans un boucan d’enfer.
Tous les présents sursautent, moi comprise, alors qu’un énergumène grand, musclé et en rogne déboule en mode char d’assaut. Mes collègues s’écartent devant lui comme la Mer Rouge devant Moïse, sans rien tenter pour l’intercepter tandis qu’il fonce droit dans ma direction.
Le malotru se plante devant moi.
— C’est toi qui as écrit ce truc ? demande-t-il en me flanquant sous le nez une copie de mon article sur le match des Shards[1], l’équipe de hockey de l’université.
Je reste tétanisée une seconde avant de me redresser d’un bond pour ne pas lui laisser croire qu’il peut m’impressionner.
Je ne vais pas m’effrayer pour un type mal embouché quand même !
— Il semblerait bien que oui !
Visage relevé, regard fier, solide dans mes nouvelles bottes Manolo Blahnik, j’ai belle allure avec mon tailleur bleu marine et mon chemisier blanc, très pro. Seulement, je n’arrive guère qu’au menton de ce gars.
Il doit approcher le mètre quatre-vingt-dix. Les épaules larges et les muscles puissants qui tendent le tissu de son tee-shirt noir à manches longues le classent, sans hésitation, dans la catégorie « hockeyeur pas content »… Pas content du tout.
Comment fait-il pour ne pas avoir froid habillé comme ça alors que le chauffage est encore en panne ?
Question idiote je le reconnais concernant un mec qui doit passer tout son temps libre dans une patinoire.
Philip se précipite vers nous.
— Je suis le rédacteur en chef. S’il y a un problème avec un de nos articles, c’est avec moi qu’il faut voir.
— Il y a un très gros problème, confirme le balaise en pivotant vers lui. Tu as lu ce truc ?
Philip hoche la tête, blêmissant. L’Hercule se désintéressant de moi, j’en profite pour l’examiner sans me gêner.
Ne suis-je pas journaliste ? C’est mon job d’observer les détails.
Brun, les cheveux courts et en pétard – genre tombé du lit –, la peau mate, des traits durs et réguliers, mal rasé, des yeux très clairs, presque translucides… Ils ne sont ni bleus ni verts, mais un mélange explosif des deux qui doit être assez difficile à oublier pour celles – ou ceux – qui s’y montreraient sensibles.
L’expression « ses beaux yeux » utilisée par Hailey, la serveuse de la cafétéria de la patinoire, vendredi soir lorsque nous discutions toutes les deux n’était donc pas une métaphore. Elle me permet de deviner sans risque d’erreur qui est venu nous taper un scandale à la rédaction. J’ai devant moi Jordan McKay, l’invincible capitaine des Shards en personne !
Ce monsieur, les poings sur les hanches, affiche une confiance en lui qui frise l’arrogance.
J’ai horreur de ce genre de mec.
Je parierais mon dernier cookie au chocolat que c’est un tombeur. Les nanas doivent se pâmer au premier sourire. Malheureusement, pour aujourd’hui, la version souriante je peux oublier. Il est clairement furax.
— Nous nous sommes entraînés comme des dingues pour battre les tenants du titre dès le premier match de la saison, tout ça pour trois lignes dans le canard de la fac ! La scribouillarde, dit-il en me désignant, n’a même pas daigné nous interviewer après la rencontre, envolée, disparue. À se demander si elle était à l’Arena.
Je me raidis sous l’insulte. Heureusement, Philip va me défendre. Il ne va pas se laisser faire. Il va…
— Je reconnais que cet article est très insuffisant, se dégonfle-t-il lamentablement. Liz, je voulais justement t’en parler. Tu aurais dû prévoir une page entière à la une !
Mes yeux s’écarquillent de surprise alors que le regard ni bleu ni vert du hockeyeur, très amusé, se braque de nouveau sur moi. Il croise ses bras musclés, me narguant. Je me sens rougir d’un mélange de gêne et de colère :
— D’abord, j’étais à l’Arena. Je ne bidonne jamais mes articles. Ensuite, Philip, je te rappelle que tu l’as validé en me disant qu’il était OK. Tu veux que je ressorte ton mail ?
Il s’empourpre d’embarras.
Bien fait pour lui !
Il doit me couvrir, c’est son boulot de rédac chef, il est payé pour, alors que moi je bosse gratis pour des points à mon UV.
— J’étais débordé par la situation au Sénat, tente-t-il de se justifier. Je n’ai pas fait assez attention, mais tu aurais dû t’en rendre compte toute seule. Je ne peux pas toujours être derrière toi ! Tu n’es plus une débutante.
Je manque de m’étouffer devant une telle mauvaise foi. C’était mon premier reportage « sportif », je suis pire qu’une novice sur le sujet ; je suis journaliste politique !
Il pivote vers le hockeyeur qui s’éclate de me voir ravalée au rang de blondasse sans cervelle, mais qui me semble aussi avoir apprécié que j’aie mis Philip face à ses responsabilités.
— Je te prie d’accepter mes excuses et celles de toute la rédaction. De telles insuffisances ne se reproduiront plus. Pour rattraper, Liz va réaliser un cahier spécial, en hors-série, ce sera un reportage complet sur l’équipe avec photos et interviews et…
— Qui ? le coupe l’armoire à glace, décidée à être pénible jusqu’au bout. Avec cette dame, nous n’avons jamais été présentés.
Philip n’ose plus nous fixer ni l’un ni l’autre, tant il est mal à l’aise. Il cède de nouveau à la pression de l’énergumène !
— Liz, tu connais Jordan McKay, le capitaine des Shards. C’est Elisabeth-Ann Miller-Jones.
— C’est marrant, ça fait une signature plus longue que l’article, persifle l’arrogant personnage, braquant sur moi ses iris clairs et perturbants avec une morgue qui me hérisse.
Il m’adresse un sourire chargé de sous-entendu et de provocation.
— Toute l’équipe va t’attendre avec impatience pour ce reportage. Cette fois, tu as intérêt à être à la hauteur.
Sur cette menace à peine voilée, il tourne les talons avant que j’aie le temps de répondre, sans même dire au revoir. Vexée, je note tout de même au passage que le « célèbre » Jordan McKay est totalement indifférent aux regards dégoulinants d’admiration de mes collègues.
Ego surdimensionné ? Suffisance ? Habitude ? Difficile à deviner. Probablement tout à la fois.
Je pivote vers Philip qui le suit des yeux :
— Pourquoi t’es-tu aplati ?
— C’est Jordan McKay ! s’exclame-t-il comme si c’était une incantation magique qui justifiait tout.
— Et alors ?
— Il a refusé un million de dollars d’une équipe pro pour rester chez les Shards une dernière saison et obtenir son diplôme. Le président O’Leary le vénère pour ça ! Il baise l’empreinte de ses pas pour le fric que ce mec rapporte en pub au club. S’il faut un reportage spécial pour le satisfaire, alors nous le faisons et avec le sourire !
Furieuse de cette explication qui pue le passe-droit et la complaisance, je rétorque :
— Pendant que nous y sommes, je peux coucher avec lui si tu veux !
Philip me fusille d’un regard dont je ne parviens pas à saisir le sens avant de s’éloigner en marmonnant :
— Ça finira sans doute comme ça de toute façon.
Pour qui me prend-il ?
Je me rassois vexée. Moi aussi, je suis furax.
Jordan
La très belle Elisabeth-Ann Miller-Jones a eu bien de la chance que l’ascenseur soit en panne et que les six étages montés en courant aient un peu émoussé ma colère.
Ce matin, lorsque je suis tombé sur son « article » dans le journal de la fac, j’ai vu rouge. Les entraîneurs et les autres joueurs étaient aussi fumasses que moi, mais ils ont accepté de me laisser gérer, se doutant que la damoiselle allait vivre un sale quart d’heure et que cela serait plus efficace que d’en appeler à O’Leary qui est le président de l’université, mais également celui de l’équipe.
Ils savent tous comment je règle les problèmes.
Au final, je nous ai gagné un cahier spécial sans avoir à beaucoup me fatiguer, le rédacteur en chef s’est dégonflé plus vite qu’une baudruche.
Ce sera toujours mieux que la double page de l’an passé. Notre ancien journaliste référent était un quatrième année, fan de hockey, mais aigri de n’avoir jamais réussi à entrer dans l’équipe. Il faut dire qu’il était gaulé comme un cornichon avec la vivacité d’un plat de nouilles. Sa plume était acide et il n’en loupait pas une pour nous traîner plus bas que terre.
Je ne pouvais pas l’encadrer, même si je reconnais que ses analyses étaient parfois pertinentes. J’espérais avoir cette année un bon journaliste pour couvrir notre saison – ma dernière avant de passer pro –, et nous nous retrouvons avec Barbie fashion week. Cette fille aurait clairement plus sa place dans la rubrique people.
Je soupire de contrariété, atteignant le rez-de-chaussée. Six étages en descente, c’est presque plus pénible qu’en montée.
La nana est aussi jolie que sa photo sur le site le montrait. Je la soupçonnais d’avoir eu le poste en tortillant ses charmantes petites fesses et qu’elle allait s’effondrer face à ma colère, se réfugiant derrière son rédacteur en chef. Elle m’a étonné en me tenant tête.
Faut oser quand je suis mal luné.
Elle doit être plus futée et peut-être meilleure journaliste que je le pensais. J’ai hâte de voir ça.
Lui en revanche ne m’a pas laissé une bonne impression. Il aurait fait n’importe quoi pour rattraper le coup, même la sacrifier… Je déteste ce genre de mec.
[1] Shards : éclats – Dans le contexte du hockey, ce sont les éclats de glace sous les patins des joueurs.
A suivre…

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