
Chapitre 1
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Liz
Depuis ma chambre, j’entends Tania, ma coloc, crier :
— Liz, tu vas être en retard !
Comme si je ne le savais pas !
J’attrape mon téléphone, le flanque à la volée dans mon sac avant de dévaler l’escalier, mon manteau sous le bras. Je manque de marcher sur la ceinture qui pendouille et de me prendre les pieds dedans. Une chute serait vraiment tout ce dont j’ai besoin pour agrémenter cette journée cauchemardesque.
— Tu n’imagines pas à quel point ça peut m’emmerder de devoir aller à ce truc ! m’exclamé-je en pilant dans l’entrée, au risque de glisser avec mes bottes à talons hauts.
— Ton vocabulaire, ma chérie, se moque-t-elle. Tes parents ne seraient pas contents de t’entendre parler comme ça.
Appuyée contre le chambranle de la porte du salon, elle me nargue ouvertement. Je riposte :
— Là, c’est toi qui m’emmerdes, ma chérie !
Elle sait que j’ai horreur de ces surnoms ridicules entre copines, et elle adore me faire râler quand je dérape. Je pars en claquant vigoureusement la porte. Heureusement, le taxi est arrivé et il m’attend, ce qui m’évite de me geler les fesses. Nous ne sommes que début novembre, mais le froid est glacial pour la saison et avec le verglas, c’est trop risqué de prendre mon vélo en soirée. Le réchauffement climatique n’a franchement rien d’une évidence.
— On va où ma p’tite dame ? me demande le bonhomme avec un grand sourire paternaliste.
J’ai bien envie de lui répondre que je ne suis pas sa « p’tite dame », mais cela m’engagerait dans une discussion à n’en plus finir. Je me contente donc de lui donner l’adresse de l’Arena.
— Vous allez voir le match ! s’exclame-t-il, l’air ravi. Vous avez trop de chance. Moi, je vais devoir le suivre à la radio alors que j’aurais vraiment aimé y assister. C’est le premier de la saison.
Le voilà parti à me parler de sa passion pour notre formidable, incroyable, merveilleuse équipe de hockey sur glace universitaire, j’ai nommé les Hawks de Philadelphie, à ne pas confondre avec les Flyers, les pros évoluant en NHL. Mes connaissances sur le sujet se limitent à ça. En tous cas, c’est la plaie. Il ne manquait plus qu’un fan pour achever de me saper le moral. Je me garde bien de lui répondre qu’un samedi soir j’aurais préféré retrouver mes amis au cinéma du campus pour voir un bon film, puis aller avec eux au café qui est notre QG et où nous organisons des débats d’idées.
Seulement, j’ai été condamnée à « couvrir » cette si importante rencontre sportive dont l’avenir du monde civilisé dépend !
C’est ma punition pour mon article paru la semaine dernière dans le journal de la fac. Moi, la petite étudiante de troisième année, j’ai osé mettre en lumière que certaines personnes haut placées dans l’administration de l’université avaient été plus empressées à investir la subvention de la fondation Baines dans la luxueuse rénovation de leurs bureaux que de faire réparer les amphis de science qui tombent en ruines et qui étaient les destinataires initiaux de ladite subvention. Mon rédacteur en chef a accepté de publier mon papier, mais il avait mal évalué les remous qu’il allait déclencher. Le président de l’Université, l’honorable George W. O’Leary, a piqué une très grosse colère à sa lecture. Paraîtrait-il que les murs de briques centenaires de cette respectable institution en auraient tremblé.
Monsieur le président m’aurait sans doute renvoyée illico du journal – la liberté de la presse semble être un concept qui lui est assez étranger –, et aussi de la fac pour faire bonne mesure, mais le nom de mon papa adoré m’a sauvée au moins autant que le dossier que j’ai constitué. J’ai un grand principe : tout ce qu’il y a dans mes articles, je peux le prouver. Étant la fille du procureur général de l’État de Pennsylvanie, les dossiers d’accusation bien montés, je suis tombée dedans quand j’étais petite !
D’après ce qu’ils m’ont dit, les avocats de la fondation Baines ont beaucoup apprécié de récupérer le fruit de mes recherches, et ils ont bien l’intention de demander des comptes au conseil d’administration. Ils ont déclaré dans la presse « officielle » envisager des poursuites si l’argent ne retournait pas promptement à sa destination première. Il va falloir que le président et ses semblables comprennent que je ne suis ni une vulgaire scribouillarde, ni une fille à papa venue tuer le temps en attendant la prochaine Fashion Week. Je vais devenir journaliste d’investigations parce que les magouilles et la corruption me font horreur, et les gens qui profitent de leurs pouvoirs pour abuser des autres encore plus.
Résultat, O’Leary est sur la sellette et il m’en veut à mort. Il a donc veillé à limiter ma capacité de nuisance. Hier matin, mon rédacteur en chef m’a informée que j’étais assignée au service des sports – le cauchemar ! – et qu’il m’était interdit à l’avenir de m’attaquer aux respectables dirigeants de notre chère université.
Si faire du footing ou de la natation pour entretenir sa forme, je comprends et je pratique, en revanche l’obsession des foules pour une poignée de bourrins bourrés de testostérone se battant pour une baballe me dépasse totalement. Nous sommes plusieurs journalistes au service des sports, un lot de passionnés et… moi. Au comité de rédaction de ce matin, j’ai appris qu’on m’avait attribué le water-polo – dont personne ne voulait – ainsi que le hockey sur glace parce que tous se disputaient pour suivre l’équipe des Hawks, à commencer par Randy le petit nouveau qui jure être leur plus grand fan. Devant le risque de troisième guerre mondiale, le rédac chef – Philip – m’a refilé la patate chaude.
Quelle joie !
Je ne connais strictement rien aux deux disciplines et, pire, ça ne m’intéresse pas. Je devrais tout de même être reconnaissante à Philip d’avoir limité la casse. Le foot et le base-ball m’ont été épargnés parce que, là, l’overdose m’aurait tuée. Philip est aussi, accessoirement, mon « presque-futur-potentiel » petit ami. Nous passons des heures à discuter ensemble de politique, d’économie… de tout, sauf de sport. Je me demande d’ailleurs depuis un moment quand nos relations prendront une dimension plus romantique. Ce n’est pas faute d’avoir été claire dans les signaux que je lui adresse, seulement une fois de plus, mon statut de fille à papa me joue des tours – même si en fait, c’est la famille de ma mère qui est très riche. Philip est issu d’un milieu modeste. Il est mal à l’aise dès qu’il est question de nos différences sociales.
Le pire dans cette histoire, c’est qu’à vingt et un ans, mes parents ont hâte de me voir faire un beau mariage. J’ai pour le moment échappé à leur entreprise matrimoniale en annonçant que je tenais à aller à l’Université et obtenir mon diplôme pour « mon épanouissement personnel ». La ruse a fonctionné et me permet de gagner du temps, mais il va bientôt falloir que j’affronte le problème de nos divergences de vision concernant mon avenir. J’en ai déjà plus que marre d’être « la fille du procureur ». Je refuse de devenir « l’épouse du riche et puissant monsieur machin ». Je veux être reconnue pour moi, pour mon travail. Je serai journaliste pour un grand quotidien comme le New York Times ou le Washington Post et rien ni personne ne m’arrêtera. Pour l’instant, je suis officiellement une étudiante en littérature anglaise qui s’amuse à jouer les scribouillardes pour le canard de la fac. J’ai juste oublié de citer à mes parents les autres cours que je suis, comme l’économie, la criminologie…
Le taxi s’immobilise le long du trottoir, me ramenant au présent. Nous sommes arrivés devant l’Arena – l’arène ! – où les gladiateurs doivent être en train de fourbir leurs armes pour se préparer à satisfaire la soif de sang de leur public. Ils doivent être prêts à entrer en piste, vêtus de leurs oripeaux de combats. Je paie le chauffeur qui me fait un grand sourire, visiblement très content que je l’aie si sagement écouté me parler de sa passion. S’il savait…

Chapitre 2
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Liz
Mon laissez-passer marqué « Journaliste – Philadelphie University Herald » – le nom de notre cher journal – me permet de pénétrer dans l’enceinte par la porte réservée aux officiels et m’évite de faire la queue avec la foule qui poireaute dans le froid pour franchir la fouille et le contrôle de billets. J’avoue que je pensais plutôt voir des hordes de mecs, bière à la main, et pas autant de femmes et d’enfants. Finalement, même s’il y a une grande majorité d’étudiants, le hockey est peut-être un sport plus populaire et familial que je ne l’envisageais. En revanche, le complexe où j’avais réussi à ne jamais mettre les pieds depuis mon entrée à l’université est exactement comme je le craignais : un hall à courants d’air ! Il y règne une température glaciale. Tout est en béton brut, à peine agrémenté de quelques drapeaux. Dans une large vitrine qui occupe la moitié d’un pan de mur se pavanent les nombreux trophées gagnés par l’équipe. Coupe machin, championnat truc muche, tournoi bidule… Tous pieusement conservés depuis la création des Hawks.
Il manque juste la collection de médailles célébrant le jour où les joueurs ont appris à faire leurs lacets tout seuls.
Sur cette blague qui ne fera rire que moi, je prends quelques photos avec mon téléphone par acquit de conscience avant de me diriger vers le cœur de la bête : la patinoire.
Surprise !
Il n’y a pas de loge pour les journalistes. Je suis condamnée à m’asseoir sur un inconfortable siège en plastique, au milieu des quidams surexcités, braillant et agitant frénétiquement leurs fanions aux couleurs de l’équipe. Une rapide inspection des lieux m’amène à opter pour un repli stratégique vers la cafétéria. Elle se situe à l’aplomb de l’ovale glacé. Par ses larges baies vitrées, j’aurai une vue moins bonne que depuis les gradins, mais tout de même très correcte de ce qui se passera sur le terrain.
L’heure du début de la rencontre approchant, l’endroit est presque désert. Les murs sont décorés de dizaines de photos dédicacées de hockeyeurs en pleine action, de souvenirs de match…
On est dans le thème !
En revanche, pas l’ombre d’une patineuse artistique – ou d’un patineur, ne soyons pas sexiste – sur les clichés alors que l’équipe universitaire s’entraîne également ici. Je m’installe sur une banquette en simili cuir d’un rouge fatigué qui doit être plus vieille que moi avec un peu d’appréhension, mais elle est propre, rien de suspect ou de collant. La serveuse vient rapidement prendre ma commande.
Un bon point pour l’endroit.
— Serait-il possible d’avoir du thé ?
— Bien sûr, répond-elle avec un grand sourire sympathique.
Elle m’énumère fièrement la liste de ses trésors. Je choisis un Darjeeling… sans risque. Hailey – c’est marqué sur son badge – me paraît trop jeune pour travailler, mais la vie n’est pas facile pour beaucoup d’étudiants. Les bourses sont rares et ne suffisent souvent pas à couvrir tous les frais de scolarité. Ils sont nombreux sur le campus à être obligés d’avoir des jobs alimentaires pour pouvoir s’en sortir, généralement au détriment de leurs résultats.
Je suis consciente d’être une privilégiée, et je me suis toujours sentie le devoir moral d’être exemplaire. C’est pour cela aussi que j’exècre ceux qui abusent du système en volant leur chance à des personnes méritantes. Hailey m’apporte une boisson qu’on peut presque décemment considérer comme du thé au moment où les joueurs entrent sur la glace au son d’une musique rock tonitruante.
— Ça en jette, n’est-ce pas ? dit-elle, plantée à côté de moi, n’en perdant pas une miette.
Une fan…
— C’est impressionnant.
Je ne mens pas, les organisateurs ont le sens du spectacle pour assurer le frisson lorsque leurs gladiateurs pénètrent dans l’arène.
Il ne manque plus que les lions et les éléphants pour que tout soit parfait !
Hailey étant toujours près de moi, j’en profite pour l’interroger pendant que le speaker présente les joueurs, sa voix rendue inaudible par l’épaisseur des vitres.
— Tu t’intéresses au hockey ?
— Je travaille dans cette cafétéria depuis la rentrée. Ça fait partie de la fiche de poste d’être fan, plaisante-t-elle doucement.
— Tu connais les joueurs ?
— Plutôt bien. Ils viennent souvent manger ici après les entraînements. C’est un peu leur QG.
— Ils sont comment ?
— Gentils et bien élevés si c’est ce que tu veux savoir. C’est un sport qui paraît violent, mais eux ne sont pas des brutes écervelées. Ce sont tous des étudiants et certains ont même d’excellents résultats.
J’ai comme un doute, mais puisque Hailey semble si bien disposée à me renseigner, je lui glisse quelques questions qui me feront gagner du temps pour la rédaction de mon article.
— Pour toi, quels sont les meilleurs joueurs de l’équipe ?
— En attaque, Jordan McKay. Il tient le poste de centre.
— Ah…
Cette réponse neutre est censée démontrer que je comprends de quoi elle me parle. Comme si je savais ce qu’est un « centre » ! Étonnamment, Hailey paraît soupçonner que je n’ai pas tout saisi de son explication, elle précise :
— C’est un poste où il faut être rapide, avoir une excellente vision du jeu et un très bon sens de l’anticipation. En plus, il patine vite et il est précis dans ses tirs. C’est un leader. Ce n’est pas seulement pour ses beaux yeux qu’il est le capitaine des Hawks et la star incontestée de l’équipe.
Hailey craquerait-elle pour lui ? Le cliché serait presque amusant.
— En défense, Tyler Reed, poursuit-elle en me le désignant au travers de la vitre. Ce mec ne laisse rien passer. Il est super solide. Il deviendra pro, comme Jordan, aucun doute.
Je regarde dans la direction qu’elle m’indique. À la distance où nous nous tenons, je ne distingue que des fourmis hystériques s’agitant de droite à gauche dans ce qui doit être un échauffement.
— Pardon, je dois y aller, s’excuse la jeune serveuse alors que des clients s’installent non loin.
Après quelques minutes à tenter de trouver un intérêt au match, j’en arrive à la conclusion que le hockey n’est que la version glacée des jeux du cirque, sans aucune mauvaise foi de ma part. Sur le terrain, une bande d’individus carapaçonnés poursuit un petit machin noir, en ne manquant pas une occasion d’échanger des coups, le tout sous les hurlements d’une foule en délire. Renonçant à deviner les règles et ne cherchant pas à en savoir plus, j’observe d’un œil distrait, mon esprit vagabondant sur d’autres sujets qui me parlent bien plus, comme de découvrir un moyen rapide de quitter le service des sports.
À chaque pause, Hailey m’approvisionne en thé. Je finis même par craquer pour une part de tarte aux pommes chaudes. La cafétéria a beau être chauffée, le froid venu de la patinoire s’infiltre. J’ai hâte que cette corvée se termine, regrettant de ne pas avoir une seconde paire de chaussettes dans mes bottes. À deux reprises, je m’oblige à sortir de mon refuge pour faire les photos qui agrémenteront mon article… ou pas, selon les impératifs de la mise en page de la prochaine édition.
Lorsque le match arrive à son terme, j’ai eu le temps de répondre à tous mes mails et de réfléchir aux recherches à mener pour mon devoir de criminologie. En bonne journaliste sportive, je me dois maintenant de recueillir les commentaires éclairés des entraîneurs. Je salue Hailey et me dirige vers les backstages au milieu d’une cohue hystérique et épuisante de fans excités que les Hawks aient gagné leur match. Je dois montrer ma jolie carte de presse aux vigiles pour qu’ils me laissent franchir le cordon de sécurité.
L’équipe a trois coachs, rien que ça !
Pourquoi faut-il payer autant de monde pour jouer à pousse-rondelle ?
Excellente question que je m’abstiendrai de poser – pour le moment –, alors même que l’université cherche à faire des économies sur ses frais de fonctionnement. Je me présente à eux, et je fais semblant de ne pas remarquer leur coup d’œil désobligeant sur moi du genre : « que fait cette petite journaliste blondasse dans notre patinoire ? »
Avec mon téléphone, j’enregistre leurs explications. C’est avec Jean LeCarré, l’entraîneur en chef, que je galère le plus. Il me parle longuement et en détail de la « misère » qu’ils ont eu à contenir les « assauts » de l’équipe adverse en utilisant encore bien d’autres termes hermétiques aux non-initiés qui me rebutent. Pire que tout, c’est un Canadien francophone avec un accent à couper au couteau qui ne fait pas le moindre effort pour rendre son charabia compréhensible.
— Les joueurs pourront vous répondre dès qu’ils seront rhabillés, me dit-il en guise de conclusion, me désignant la porte au fond du couloir.
Je n’ai aucune envie d’aller attendre ces mecs à la sortie des vestiaires comme une groupie énamourée et de les voir se pavaner sous prétexte qu’ils ont gagné 3 à 2 !
Et pourquoi pas entrer avec eux sous la douche pendant qu’on y est ?
Lorsque les trois hommes s’éloignent, je file discrètement et quitte l’Arena, attrapant un taxi sans trop de difficultés. Je profite du trajet pour préparer mon article.
— Alors, comment ça va ? me demande Tania moqueuse lorsque je rentre chez nous. Tu as l’air d’être toujours vivante.
— Très drôle.
— Avoue que ce n’était pas si horrible.
Je lui tire la langue en guise de réponse, la laissant devant sa série télé, certaine qu’elle a regardé le match – elle est fan de hockey, elle ! Je grimpe dans ma chambre. Autant terminer la corvée pendant que c’est frais dans mon esprit. Mon texte dans un style concis, synthétique, efficace. En dix lignes, c’est réglé. Je l’envoie à Philip aussitôt pour me débarrasser. Il accuse réception dans la minute qui suit, me confirmant que tout est parfait et me souhaitant une bonne nuit.
Un problème de réglé.
De toute façon, il y a longtemps qu’à l’ère des réseaux sociaux plus personne ne lit la rubrique sport dans le journal du campus…
A suivre…

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