Juste ma coloc – extrait


Chapitre 1

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Slade

Bong. Bong. Bong.

— J’sais que t’es là, petite salope ! hurle une voix d’homme hystérique dans le couloir de l’immeuble.

Réveillé en sursaut, je me retourne, me collant l’oreiller sur la tête dans l’espoir de me rendormir, tout en remontant la couette avec un frisson de froid. Mais trois secondes plus tard, le bordel recommence :

Bong. Bong. Bong.

— Espèce de pute, ouvre cette lourde !

Le mec cogne comme un forcené.

Bong. Bong. Bong.

— Satanée garce, ouvre-moi !

En rogne parce que ce connard n’arrêtera pas son cirque si je n’interviens pas – inutile de compter sur les voisins –, je me lève d’un bond. J’attrape mon jean, tout en éternuant. J’enfile mon pull avec un nouveau frisson, le tissu est glacé. Un coup d’œil à ma montre confirme qu’il ne me reste que deux petites heures de sommeil. Cette tête de nœud va me foutre la paix. Il va cesser de taper comme un sourd en vociférant comme un malade !

J’ouvre violemment la porte du taudis qui me sert de logement au risque de la sortir de ses gonds. Le type est en train de se déchaîner contre l’entrée de l’appartement voisin. Je hurle pour couvrir le vacarme :

— Elle n’est pas là !

En réalité, je n’en sais rien et je m’en branle, mais c’est la seule chose qui pourra le faire arrêter de s’acharner. Le mec met au moins cinq secondes à comprendre ce que j’ai braillé. Il se tourne vers moi dans la lumière blafarde du couloir. C’est un junky ravagé. Le visage émacié, il est maigre et ses yeux brillent de cette lueur caractéristique des toxicos en manque.

Volontairement, je reste dans la zone obscure due à une ampoule grillée et jamais remplacée au-dessus de mon paillasson. Dans un vague éclair de lucidité, le type hésite, jugeant prudent de ne pas approcher un adversaire qu’il ne voit pas, comme je l’avais prévu. J’ai fréquenté trop de junkies…

— Qu’est-ce que t’en sais ? finit-il par demander en essayant de se redresser pour se donner un semblant de prestance.

— On entend tout d’un appart à l’autre. Elle n’est pas là.

L’insonorisation est inexistante, le reste est faux. Rentré du boulot à deux heures du mat, je me suis effondré sur mon lit sans prêter la moindre attention à ce qui pouvait se passer ailleurs. Je vis dans ce taudis depuis trois semaines et j’ai pour principe de ne pas m’occuper des voisins. Jusqu’aux élucubrations de ce camé, il ne me serait pas venu à l’idée qu’il pouvait y avoir une fille seule dans ce bâtiment sordide.

— C’est ma gamine, se sent obligé d’expliquer le junky. Elle me doit un paquet de fric, cette petite conne.

Mais bien sûr !

Je ne réponds pas, ne voulant pas me retrouver embarqué dans une discussion sans fin avec un type dont les neurones sont cramés par les substances toxiques.

— Je repasserai plus tard, décide-t-il en se frottant les bras avec ce geste caractéristique des drogués qui se piquent.

Il descend l’escalier, et je surveille son départ. Pas question de me relever à l’arrache dans cinq minutes parce que cet abruti tentera un come-back. Le bruit de ses pas traînants s’éloigne et la porte du hall claque derrière lui. Alors que je suis sur le point de rentrer dans mon appartement, la serrure de la porte voisine se déverrouille et celle-ci s’entrouvre en grinçant – tout fuit ou tombe en panne dans cet immeuble pourri.

Une gamine brune qui n’a pas l’air d’être sortie de l’adolescence, une latina, apparaît. Elle fixe la cage d’escalier avant de tourner vers moi un regard d’un noir profond. Elle m’observe avec un mélange de reconnaissance et d’inquiétude. Il faut dire que je suis toujours dans le cône obscur et, pour elle, je ne suis qu’une ombre dans un couloir sordide.

— Gracias, murmure-t-elle avant de refermer.

Je rentre dans mon minable chez-moi, claquant le battant avec une énergie démesurée vu l’heure pour que les voisins, ceux qui ne lèveront jamais le petit doigt pour me venir en aide, entendent bien ma mauvaise humeur. Dépité, je me débarrasse de mes fringues. Saisi par le froid, un éternuement m’échappe. Je me précipite sous la couette, bien décidé à me rendormir.

C’est le moment que choisit le couple du dessus pour attaquer une scène de ménage où elle va menacer de le quitter, il hurlera qu’elle est une traînée, le tout avec les gosses pleurant de panique et la vaisselle s’écrasant contre les murs. Si elle est trop conne pour se barrer, ce n’est pas mon problème. J’attrape mon casque audio, l’enfonce dans mes oreilles, avant d’enclencher la playlist de mon portable.

— Fait chier ce quartier de merde. Il faut que je me tire d’ici.

Gabriela

Mon cœur cogne encore douloureusement. Je me laisse tomber sur mon lit. Le mauvais sommier grince sous mon poids et l’un des ressorts du matelas me rentre dans le derrière m’obligeant à changer de position. Ça s’est joué à un cheveu. D’habitude, mon père met plus de temps à me retrouver. Je ne perds qu’un jour ou deux de loyer en déménageant dès le lendemain pour aller m’installer dans un autre meublé du genre de celui-ci.

Seulement, là, je viens à peine d’arriver et de payer ma quinzaine. Je n’ai pas assez d’argent pour repartir avant d’avoir touché mon prochain salaire. Comment vais-je me sortir de ce mauvais pas ?

Inutile de compter sur la police, la dernière fois que mon père m’a menacée, ils ne se sont même pas déplacés. L’opératrice m’a dit, d’un ton blasé, de demander l’aide de mes amis ou de m’acheter un flingue. Probablement le conseil le plus débile qu’on m’ait jamais donné. Mes copains sont lycéens et vivent chez leurs parents. En plus, je ne vois pas avec quel argent je pourrais m’offrir une arme ou payer des cours pour apprendre à m’en servir.

Mes bras sont encore couverts de chair de poule et pas seulement à cause du froid qui règne dans la pièce. J’essaie de reprendre mon calme, mais un violent frisson me parcourt à l’idée de ce qui serait arrivé si la porte avait cédé avant l’intervention inespérée de mon voisin. J’ai beau savoir me défendre, contre un toxico ravagé qui ne ressent rien d’autre que le manque, je ne ferai pas le poids. J’ignorais que l’appartement d’à côté était occupé. Aucun bruit, pas même de la musique n’en sort.

Un sourire cynique m’échappe. L’homme qui m’a aidée est tout le temps resté dans l’ombre, je ne le reconnaîtrai pas si je le croise dans l’escalier. Il pourrait se vexer.

Les quelques dollars que je possède auraient été très insuffisants pour que mon père se paie une dose de la merde qu’il s’injecte dans les veines. Il aurait probablement tenté de me traîner dans le bar le plus proche pour vendre mon corps au plus offrant… Comme il l’a déjà fait.

Je passe les mains dans mes cheveux, inquiète qu’il revienne et que mon voisin ne se dérange pas une seconde fois. Sa première intervention tenait du miracle. Dans ce genre de quartier où la pauvreté est la règle, la solidarité n’existe pas. Dans ces immeubles où les appartements sont loués à la quinzaine, les gens vont et viennent sans se préoccuper les uns des autres. C’est chacun pour soi et Dieu pour tous.

Je m’allonge, ne retirant que mes chaussures – je ne me déshabille plus pour dormir –, incapable d’éteindre la lampe. Pourtant, cela cacherait le décor déprimant, ces murs au papier peint beigeasse plus vieux que moi, cet évier qui fuit et la bassine en plastique en dessous, ces meubles bancals et dépareillés bons pour la décharge.

À dix-huit ans, mon avenir n’a rien d’enviable…

A suivre…

Où le trouver ?