Jeux Divins – Extrait


Chapitre 1

***

Althéa

Gare de Lyon, 28 septembre

Je case ma valise dans le porte-bagages du wagon. J’espère que les six heures de trajet vont être calmes. Je manque de sommeil et de patience. Je me laisse tomber sur mon fauteuil avec un soupir de lassitude et de dépit.

Pourquoi suis-je allée à cette soirée ?

Aucune de mes anciennes collègues n’a jamais été mon amie, et surtout pas Nelly ! Pourtant, cette pimbêche vient de m’offrir une croisière pour me remonter le moral.

Enfin, offert…

Elle m’a invitée à l’accompagner. Son père est capitaine sur un nouveau yacht qui termine ses essais en Méditerranée. Il lui a proposé de le rejoindre avant l’inauguration. Je n’aurais pas dû, mais j’ai eu l’impression qu’une force supérieure me poussait à accepter. En clair, j’aurais dû éviter le quatrième mojito, mais je m’emmerdais tellement au milieu de leurs conversations oiseuses.

Je couve une dépression nerveuse.

C’est la seule explication quand je me revois préparer ma valise, à trois heures du matin, courir pour attraper le premier métro. En plus, j’ai été obligée de prendre mon billet à la gare. Il ne restait que des places en première classe. Cet achat va amputer mon budget, ce qui n’est pas une super idée lorsqu’on vient de perdre son job et de s’inscrire à Pôle Emploi.

Le TGV s’ébranle pour Nice. Je n’ai même pas prêté attention aux annonces du contrôleur. Je me cale. Le voyage sera plus confortable que dans la ligne 13, bondée et puante des douces odeurs corporelles d’un début d’automne encore estival. J’allonge mes jambes et je constate que mes baskets atteignent à peine les chevilles de mon voisin. Il doit être grand parce que je suis loin d’être petite. Je ne vois de lui qu’une tignasse brune, au-dessus d’un tee-shirt noir. Il est tourné vers la vitre et dort déjà. J’ai bon espoir qu’il me fiche la paix. Je ne suis pas d’humeur sociable. Je ne le suis plus depuis que j’ai été virée comme une malpropre de mon job.

Ce sont les tiraillements de mon estomac qui m’extirpe de ma somnolence. Je vais petit-déjeuner à la voiture-restaurant. Le café et le croissant me coûtent moins cher que je le redoutais. Je mange tranquillement en regardant le paysage défiler de l’autre côté de la vitre à plus de trois cents kilomètres-heure. À mon retour, mon voisin n’a pas bougé d’un pouce. Je me réinstalle pour dormir un peu. Je m’étonne moi-même en me réveillant trois heures plus tard avec l’impression d’avoir perdu la notion du temps. Mon voisin est toujours dans la même position. J’essaie de voir par-dessus sa tête et je regrette de ne pas avoir la place côté fenêtre, car avec ses larges épaules, il me bouche la vue. Un peu dépitée, je sors mon roman, et je m’absorbe dans ma lecture pour ne pas penser à la suite de mes « vacances » ! Après avoir passé Marseille, mon estomac se manifeste de nouveau. Une salade et un café plus tard, je regagne mon siège.

Enfin, la gare d’Antibes est annoncée. Je range mes affaires. Nous ne sommes pas très nombreux à descendre, la plupart des voyageurs vont jusqu’à Nice. Je récupère mon bagage, ce qui est un exploit à la façon dont il est coincé par les autres. Je viens juste de sortir la poignée télescopique de ma valise à roulettes quand mon voisin surgit sur le quai. En trois enjambées, il me dépasse, coupe la route à tout le monde et fonce, sans un regard pour ceux qu’il a manqué de bousculer.

Sale con !

Pas très charitable, mais j’ai épuisé mes stocks de tolérance et de gentillesse durant ces dernières semaines qui ont été les plus merdiques de mon existence. Une fois hors de la gare, peinte en rose pimpant, je prends le temps de respirer l’air iodé et de savourer le soleil sur mon visage. Je me débarrasse de mon pull et je sors mes lunettes noires.

Un couple qui se promène me renseigne aimablement sur le chemin vers le port de plaisance. Ravie, je découvre qu’il est tout proche et que je peux y aller à pied. Pour la première fois depuis des jours, je sens une pointe d’optimisme percer. Je pars d’un pas presque joyeux, tractant ma valise. Je n’ai pas fait vingt mètres sur le trottoir que je tombe sur mon voisin de train, hirsute, ses lunettes noires perchées dans les cheveux. Il semble paumé. Il se tourne vers moi et me demande sans aucune politesse :

— Where’s the taxi station ?

Je comprends « taxi ». Il parle avec un accent marqué et trop vite pour moi. Du doigt, je lui désigne la borne, en face de nous. Sans un merci, le malotru ébouriffé me plante là.

Connard !

Débarrassée de l’énergumène, je retrouve ma bonne humeur et j’attaque le trajet. Dès la sortie du passage souterrain, j’arrive sur le port Vauban. Il est immense, c’est le plus grand port de plaisance d’Europe. Le « quai des milliardaires » est facile à repérer. C’est là que sont amarrés des yachts gros comme des paquebots. C’est aussi le quai le plus éloigné. J’ai l’impression de mettre des heures à rejoindre ma destination, alors que ma valise cahote sur les pavés. Une fois devant la barrière d’accès, je dois décliner mon identité. L’homme dans le poste de sécurité appelle le bateau. Je me retrouve à poireauter en plein soleil pendant vingt minutes avant qu’un marin du Poséidon arrive dans une voiturette de golf.

— Guillermo, se présente-t-il avec un accent italien. Venez signorina ! On appareille dans moins d’une heure.

Je ne savais pas que ces engins pouvaient rouler si vite. Je me cramponne à mon siège. Guillermo m’adresse un sourire amusé tout en slalomant entre les containers et les limousines qui stationnent sur le quai. Il klaxonne copieusement ceux qui se trouvent sur sa trajectoire. Il fonce comme s’il pilotait un kart. J’essaie de paraître calme malgré une nouvelle embardée pour éviter une Ferrari !

— Comment avez-vous réussi à convaincre le capitaine de vous prendre à bord ? demande-t-il soudain.

— C’est par sa fille.

— La princesse à papa… Elle est arrivée il y a plusieurs heures.

Devant son ton ironique, je me sens obligée de me justifier.

— Nelly avait un billet d’avion. Je suis venue en train.

Je me sens presque obligée de préciser :

— Elle m’a invitée, mais on n’est pas très… amies.

À ces mots, le jeune marin me regarde d’une façon très différente, avec une connivence inattendue.

— La princesse est déjà en train de se faire bronzer à la piscine en nous donnant des ordres. Vous ne ferez pas pareil ?

— Ce n’est pas mon genre.

Il m’adresse un grand sourire charmeur. Le yacht est immense, la voiturette rentre dans la cale par une porte latérale. Nous prenons un monte-charge qui pourrait contenir une limousine, et nous arrivons sur le pont arrière, quinze mètres au-dessus du niveau de l’eau. Guillermo s’éjecte d’un bond, et il attrape ma valise. Il me fait signe de le suivre. Au fur et à mesure de notre progression dans les entrailles du monstre, il m’indique les différents accès qui permettent de se rendre au salon, cinéma, chambres… Du bois précieux, du marbre, des dorures, rien n’a été oublié. Je trouve l’ensemble chargé et pas du meilleur effet. Lorsque nous arrivons dans les quartiers de l’équipage, il en va autrement. Tout est fonctionnel, aux limites du confort. Nous nous engageons dans un couloir étroit. Guillermo s’arrête devant une cabine minuscule avec deux couchettes superposées et un coin douche où l’eau coule directement sur l’espace entre le lavabo et la cuvette des toilettes, comme dans les hôtels bas de gamme. Elle n’a même pas de hublot…

— Votre amie a une suite dans le carré des invités, m’explique-t-il. Vous avez ce palace pour vous seule.

— On peut se tutoyer ?

— , acquiesce-t-il. Tu dois rester ici pendant les manœuvres. Je viendrai te chercher pour le dîner.

Déballer mes affaires ne me prend que quelques minutes, je suis vite désœuvrée. Il n’y a pas de télévision, et la structure du bateau brouille le réseau. Impossible de me servir d’Internet ni même d’envoyer un SMS. Un peu dépitée, moins optimiste, je m’allonge et je m’assoupis sans le vouloir. Guillermo me réveille en frappant à la porte. Étonnée, je découvre qu’il est déjà plus de dix-neuf heures. J’ai fait la marmotte. Décidément, aujourd’hui, j’ai du mal avec la notion du temps.

— Le Capitaine veut que tu dînes avec nous, et pas avec les officiers. Ta belle copine n’a pas l’air pressée de te voir.

Je n’ai aucune chance de rivaliser avec la superbe Nelly. Quand notre entreprise a licencié, le patron a préféré garder la charmante potiche de l’accueil plutôt que la responsable du contrôle de gestion : moi. Mais au final, je préfère rester avec des gens sympathiques comme Guillermo ou les membres de l’équipage, plutôt qu’avec cette fille prétentieuse et superficielle. Après dîner, j’expédie un SMS à mon père, avec le nom du bateau et la date de mon retour, puis je coupe mon portable. Nous naviguons vers la haute mer, je vais bientôt perdre le réseau. Je suis officiellement en vacances !

A suivre…


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