Hacker
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Prologue

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Je la regarde avancer sur le parking de l’hôpital. C’est un vrai régal. La voir marcher suffit à me faire bander.

Incroyable !

J’adore les rousses, surtout quand elles sont grandes, élancées et qu’elles ont les yeux bleus, mais avec elle cela va bien plus loin que mes lubies habituelles.

J’aime son aura, son allure, sa façon de bouger lorsqu’elle repousse, agacée, ses longs cheveux bouclés qui lui reviennent dans la figure. J’apprécie son look cool, son jeans et ses baskets bien blanches de fille propre sur elle, alors qu’en général je préfère plutôt les femmes aguicheuses et un peu salopes.

Elle marche vite. Très vite.

Elle est pressée.

Elle est toujours pressée.

Ce n’est pas bon pour sa santé d’être stressée comme ça, mais elle est en dernière année d’école de médecine, elle doit se défoncer pour décrocher un internat qui lui convienne.

Ceci explique cela.

Elle slalome entre les bagnoles stationnées au lieu d’aller au plus court… Elle doit être distraite ou préoccupée. J’ai remarqué qu’elle est souvent dans la lune.

Son boulot lui cause des angoisses.

Elle ne porte pas de veste. Elle a dû l’oublier dans sa voiture. Cela lui arrive régulièrement et ce soir, elle va courir, car elle aura froid en sortant de l’hôpital après son service.

Un soupir dépité m’échappe.

Son tee-shirt blanc est un peu trop transparent. Elle s’exhibe et ça ne me plaît pas que d’autres hommes la regardent. Parfois, elle affiche déjà cette arrogance typique des médecins, elle devra la ravaler un jour…

Bientôt.

Je repose mes jumelles.

Elle est belle, vraiment très belle.

C’est dommage pour elle.

Je croise les mains sur mon volant pour contenir mon envie de passer à l’action, ce n’est pas encore le moment.

Je dois être patient.

Lorsque nous nous rencontrerons, Kathleen Harris regrettera de ne pas avoir choisi un autre métier et de ne pas avoir été moitié moins jolie.

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Chapitre 1

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Kathleen

Je le sens.

Le frisson qui court sous ma peau. Il ne trompe pas.

C’est de la peur.

Mon inconscient a capté quelque chose qui l’a mis en alerte sans que je parvienne à identifier quoi, mais « il » est là.

« Il » me surveille une fois de plus !

Si je leur en parle à nouveau, mes parents vont vraiment s’inquiéter et pas seulement pour ma santé mentale. Ils vont tenter de me rassurer, de me convaincre que je me fais des idées.

Ils voudraient se persuader que la fatigue me rend paranoïaque. Malheureusement – si j’ose dire –, je ne suis pas folle ! Un type joue à cache-cache avec moi depuis plusieurs semaines. J’ignore ce qu’il me veut, mais sans doute rien de bon.

J’avance vite, zigzaguant entre les voitures sur le parking du personnel. Ce n’est pas le chemin le plus rapide pour atteindre la porte de l’hôpital, mais chaque véhicule représente un obstacle si ce cinglé se pointe avec une camionnette et essaie de m’enlever.

Là, c’est une crise de parano !

Ma théorie farfelue ne tient pas la route. La présence de tous ces engins sans conducteurs ne me protégerait pas. Je ne fais que tenter de contrôler la situation en mettant en place des stratégies destinées à me sécuriser.

Mes potes psys se régaleraient.

Prenant une inspiration pour maîtriser la fébrilité qui m’habite, j’enfonce mes mains dans les poches de mon pantalon.

Zut, ma veste est restée dans la voiture.

Je m’oblige à adopter une démarche plus mesurée. Je n’ai fait que quelques pas lorsque la bretelle de mon sac glisse. Je resserre ma prise sur la lanière de mon grand fourre-tout.

Kristen, ma sœur cadette, se moque de moi en disant que je trimbale le monde là-dedans. Venant de quelqu’un qui a l’habitude de n’avoir qu’un téléphone dans son blouson, mais balade un énorme sac à dos pour aller en cours, c’est trop drôle. Il paraît que pour une étudiante en criminologie, c’est normal, pas pour un médecin.

Mauvaise foi…

Penser à ma sœur, la future flic, me rassérène un peu. Elle est championne du pragmatisme – et d’arts martiaux –, la reine des pieds sur terre. Accessoirement, Kristen a explosé la tête de son minable d’ex lorsqu’elle a découvert qu’il avait osé la cocufier et la prendre pour une imbécile.

C’est ma guerrière, mon modèle.

Jamais je n’aurais eu un tel cran ni une telle rage pour frapper de cette façon. Je me serais sans doute enfuie en pleurant toutes les larmes de mon corps et en me demandant ce que j’avais fait pour mériter d’être traitée de cette façon immonde.

Kristen me chambre souvent, disant que je suis trop gentille, que de nous deux je suis celle qui veut sauver l’humanité, alors qu’elle désire juste « mettre les pourris en taule ».

Passant la porte automatique du hall du SSM Health Saint Louis University Hospital, un soupir de soulagement m’échappe. La sensation d’être hors de danger qui se répand dans mes veines est presque euphorisante.

J’essaie de me raisonner devant cette réaction irrationnelle.

Saluant le gardien, je lui fais signe, désignant les vestiaires. Je me dépêche sachant qu’il va surveiller que je ressorte dans les cinq minutes… vivante.

Deux tentatives me sont nécessaires pour réussir à ouvrir mon nouveau cadenas. J’ai changé l’ancien pour ce modèle haut de gamme quand je me suis rendu compte que mon casier avait été fouillé.

Personne ne m’a crue lorsque j’ai constaté un léger désordre dans mes affaires. J’ai fini par me laisser convaincre que j’avais juste mal rangé mon sac. À ma place, Kristen n’en aurait jamais démordu. Elle est têtue et moi trop conciliante à ne vouloir jamais causer de problème, arranger les choses au mieux pour tout le monde, quitte à me déjuger.

En revanche, la seconde fois, je n’ai eu aucun doute : l’un de mes classeurs avait été reposé à l’envers. Je me demande depuis si celui qui a fouillé l’a fait volontairement, comme une trace de son passage.

C’est comme lorsqu’il me laisse entrevoir sa voiture dans mes rétroviseurs, un gros 4 x 4 noir aux vitres teintées. Il tient à ce que je sache qu’il est là, qu’il m’espionne, qu’il parasite ma vie…

Bref, à la suite de ce deuxième incident et devant mon insistance, les gars de la sécurité ont accepté de visionner les vidéos des caméras de surveillance, dont celle qui filme la porte des vestiaires, puisqu’il n’y en a pas à l’intérieur pour préserver notre intimité.

Ils ont repéré un type suspect, seulement entre sa capuche et la mauvaise qualité des images du vieux système, impossible de l’identifier.

Comment puis-je être sûre que c’est lui mon stalker ?

Ce mec est entré dans le vestiaire des femmes !

Les gardiens ont bien été contraints de me croire et depuis le service de sécurité me garde à l’œil. Malheureusement, comme rien n’a été volé dans mon casier, mon histoire n’a pas intéressé les flics. Pas plus que les filatures en voiture pour lesquelles je n’avais que mon unique certitude à leur présenter.

L’inspecteur qui m’a reçue m’a conseillé d’aller me faire soigner.

— Vous travaillez à l’hôpital, vous êtes au bon endroit, m’a-t-il chambrée en m’éjectant de son bureau.

C’est à ce moment que j’en ai parlé à mes parents. Ils m’ont crue, mais ils ont relativisé, surtout papa, oscillant entre la théorie du plaisantin et celle du voleur dérangé qui ne reviendra plus.

Le pire est que je deviens tellement obsédée avec cette histoire de stalker que je soupçonne tous ceux que je croise.

Ça me pourrit l’existence.

J’enfile ma blouse et attrape mon matériel. Seule dans un lieu où mon « suiveur » est déjà entré, je ne me sens pas tranquille. Mon casier à peine refermé, mon portable bipe.

Ma mère !

Je suis saisie d’un mauvais pressentiment avant même d’avoir affiché son message.

Ton père a beau dire, tout ça me turlupine. J’ai prévenu ton frère. Tu es rentrée trop tard hier pour que je t’en parle.

Génial ! Elle a tout raconté à Jamie. Encore un qui va me traiter de petite chose froussarde et mytho !

En colère, je sors des vestiaires en claquant la porte avec une force que je me reproche aussitôt. C’est un hôpital, il y a des gens malades qui dorment.

Remontant à toute allure le couloir qui mène aux urgences, je ne peux pas m’empêcher de songer à mon surprenant frangin.

C’est en réalité notre demi-frère avec Kristen. Plus âgé, il est né du catastrophique premier mariage de maman. Il est reparu il y a quelques mois après avoir disparu pendant plus de vingt ans. Seulement, sous son allure sportive, sympathique et sexy, il est mystérieux et peu communicatif sur son passé.

Papa aurait aimé pouvoir douter que Jamie soit l’enfant perdu dont l’absence détruisait notre mère à petit feu, mais il nous ressemble tant à toutes les trois, avec ses yeux au bleu si particulier qui est notre marque de famille, que le test génétique auquel il s’est soumis sans discuter n’a été qu’une formalité.

Que maman l’ait prévenu de la situation m’agace.

Mon frère est photographe sportif. Son univers, c’est l’océan, la plage et les filles en maillot de bain. Il a même épousé une championne de surf hawaïenne, la superbe Emma !

Que pourrait-il faire pour moi ?

Surtout que tous les deux sont en voyage de noces. Ils doivent se trouver quelque part entre la France et l’Italie en ce moment.

Je n’ai pas le temps de répondre au message. À peine passé le seuil des urgences, les dossiers de patients me tombent dessus à une cadence infernale.

Étant de service au tri des malades, je cours, je cavale d’un box à l’autre toute la matinée ; au passage je fais trois points de suture à un gamin dégringolé de vélo, je diagnostique une appendicite à envoyer au bloc et pose des straps à une mamie cascadeuse qui s’est ouvert le front en montant sur une table pour tenter de faire descendre son chat de l’armoire… Je n’arrête pas.

Avantage : je n’ai pas le temps de penser à mon harceleur.

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Vers midi, j’arrive à grappiller quelques minutes pour avaler un sandwich et un café, assise derrière le comptoir de l’accueil.

— Tu l’as repéré ? me demande soudain Susan, l’infirmière en cheffe en se trémoussant sur sa chaise.

— Repérer qui ?

— Le beau mec dans la salle d’attente !

Je secoue négativement la tête, la bouche pleine.

— Tu es complètement aveugle !

— Je suis surtout débordée.

— Tu devrais prendre trois secondes. Il est méga caliente !

Voulant faire plaisir à Susan qui peine à se remettre d’un divorce compliqué, je marmonne :

— C’est lequel ?

— Tu es désespérante ! Le latino. Tu ne peux pas le louper entre ses tatouages de bad boy, son bermuda rose et bleu avec une chemise hawaïenne verte.

Pour avoir la paix, je jette un coup d’œil rapide par-dessus le comptoir, mais la configuration de la pièce me cache une grande partie du hall, et parmi ceux que je vois, personne ne ressemble à cette description.

— J’ai compris, tu te fous de moi !

— Même pas ! s’outrage Susan. C’est honteux qu’un si beau gars s’habille en clown. Je te promets qu’il en vaut la peine. Il a tout ce qu’il faut, là où il faut…

Elle joue des sourcils avec une gourmandise affichée. Pour changer de sujet, je promets :

— Je regarderai quand j’irai chercher mes prochains patients.

C’est une promesse en l’air, j’ai autre chose à faire que de reluquer un homme qui attend sa femme, sa mère ou son gosse que nous sommes en train de rafistoler.

— C’est important, me relance Susan avec sérieux. Je tenterai bien ma chance avec lui, mais je voudrais ton avis avant.

Un soupir manque de m’échapper, mais ma bouche pleine me dispense de la supplier encore une fois d’être prudente en abordant des inconnus comme elle s’obstine à le faire pour combler son vide affectif et son sentiment de solitude.

Appelée d’urgence en salle de soins, j’abandonne mon déjeuner et il s’écoule presque trois-quarts d’heure avant que j’aie l’occasion de retourner dans la salle d’attente.

Le temps que la petite mamie que je suis venue chercher réunisse lentement ses affaires, mon regard erre sur les personnes présentes qui me vaudront encore des heures supplémentaires ce soir.

J’atterris sans l’avoir prémédité sur le Bad Boy de Susan.

Très honnêtement, je ne l’imaginais pas comme ça. Ses cheveux noir corbeau, trop longs, sont en pétard, genre « tombé du lit ». Son bermuda de plage et sa chemise décontractée laissent voir une musculature que même ses tongs n’arrivent pas à éclipser. Il affiche une collection de percings entre ses oreilles et son sourcil.

Derrière ses lunettes noires, avec sa tête appuyée contre le mur, il dort probablement. Ce qui serait plutôt rassurant. Les tatouages qui lui couvrent les bras jusque sur les mains, débordant aussi de son col et remontant sur son cou sont ceux d’un gang.

Je soigne assez de blessés par balles après des affrontements entre bandes rivales pour les reconnaître au premier coup d’œil. Je n’irai pas jusqu’à prétendre pouvoir identifier son allégeance, mais ce type est à fuir.

Je frotte machinalement mon ventre qui s’est douloureusement contracté. Ça doit être la faim et ça ne va pas s’arranger d’ici ma prochaine pause.

Me promettant d’avertir Susan avant qu’elle ne fasse une nouvelle bêtise, j’escorte la petite mamie jusqu’au box où je me concentre sur son examen, oubliant le reste.

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Chapitre 2

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Kathleen

Cette journée est enfin terminée… presque.

Il me reste encore à traîner ma carcasse vidée de toute énergie à ma voiture, conduire jusqu’à la maison en essayant de ne pas avoir d’accident en m’endormant au volant, trouver la force de me préparer un truc à manger avant de m’effondrer sur mon lit.

Ça ira, à condition que l’autre taré ne soit pas là.

Cette pensée fait courir un frisson de peur sous ma peau, alors qu’un shoot d’adrénaline me secoue brutalement. Pressant le pas, je sors des vestiaires et tourne à l’angle du couloir quand, soudain, on me tape sur l’épaule. Mon cœur loupe un battement.

Je me retourne d’un bond, aux limites de la panique.

Mon rythme cardiaque ne ralentit pas lorsque j’identifie le dangereux latino de la salle d’attente qui – heureusement – ne manifeste aucun signe d’agressivité.

Il remonte ses lunettes de soleil complètement incongrues à cette heure dans ses cheveux, révélant des yeux d’un noir absolu, frangés de cils d’une longueur indécente.

Pensée idiote à cet instant, je l’admets !

— Ton frangin m’envoie, annonce-t-il avec une voix basse et grave marquée d’une trace d’accent hispanique.

Cela devrait me rassurer, mais ma prudence sonne l’alarme.

— Qu’est-ce qui me prouve que vous connaissez mon frère ?

Le type devant moi soupire tout en levant ses yeux d’obsidienne vers le plafond, l’air passablement agacé.

— Il m’a expédié à ton secours parce qu’il ne peut pas venir lui-même. Il est en voyage de noces avec Emma.

Son ton me hérisse. Il est cassant, condescendant.

— Tout le monde peut le savoir. Ma belle-sœur l’a mentionné sur son site internet.

Il soupire une nouvelle fois, plongeant les mains dans les poches de son bermuda et affichant l’expression blasée d’un adulte fatigué qu’une gamine idiote lui tienne tête.

— Franck m’a prévenu que tu ne serais pas facile à convaincre. Ça va être coton si tu es aussi cabocharde que lui.

— Je ne vous permets pas !

Je me suis exclamée tout en reculant, cherchant du regard de l’aide, prête à hurler si cet homme inquiétant tente le moindre geste dans ma direction.

Il reste pourtant immobile, les mains toujours enfoncées dans ses poches.

Réalisant ce qu’il a dit, je rétorque :

— Mon frère ne s’appelle pas Franck.

Loin d’être perturbé, il m’adresse un sourire sarcastique.

— Je l’ai appelé Franck pendant dix ans avant qu’il change de nom pour faire plaisir à sa jolie petite femme. Les habitudes sont tenaces. Tu préfères quoi ; John Bouvier ? Johnny B ? James Baumgartner ? Jamie ? Je lui connais plus d’une douzaine d’autres identités dont, toi, tu n’as aucune idée.

J’ouvre la bouche pour riposter, mais aucun son ne sort. Toutes ces identités appartiennent bien à mon frère, et – comme je le soupçonnais – il en aurait encore d’autres…

— Pour faire simple, nous dirons que ton frangin est un mec avec des yeux bleus à tomber à la renverse identiques aux tiens, un comportement de gamin immature et un sourire à damner une sainte.

La description correspond, mais cela ne prouve rien. L’homme devant moi est toujours un type impressionnant qui fiche la frousse. Voyant mon allure sceptique, il soupire avant de sortir vivement les mains de ses poches, me faisant sursauter.

Tout en me lançant un regard moqueur, il remonte une des manches de sa chemise pour dévoiler le haut de son biceps droit.

— À la suite d’un pari débile que j’ai perdu contre lui, j’ai dû me faire faire ce tatouage. Il a le même.

Il me désigne le dessin que je reconnais sans difficulté, celui d’un adorable bébé tigre qui chasse des papillons, sauf que les siens sont rouges, ceux de mon frère bleus. Ce motif est incongru de douceur sur Jamie et encore plus sur lui qui a l’air si… dangereux.

Il détonne totalement avec ses autres marques cabalistiques.

C’est plus fort que moi, je tends la main et frotte du pouce pour m’assurer que ce n’est pas du maquillage. Il me laisse faire sans un mot, mais en me narguant ouvertement de son regard sombre et perturbant.

Sa peau est chaude au point que j’ai la sensation de me brûler le bout des doigts sur son tatouage parfaitement authentique.

— Convaincue ?

J’enfonce à mon tour les mains dans mes poches, mais c’est pour masquer leur tremblement embarrassant.

— On va dire que oui. Comment vous appelez-vous ?

— Esteban.

— Et vous êtes qui dans cette histoire, Esteban ?

— Le type qui doit un service à ton frère et qui le regrette déjà.

A suivre