
Chapitre 1
Fatiguée, claquée après une journée pénible et sans plus d’intérêt que les précédentes à jouer les grouillots dans un fast-food, je me laisse tomber dans mon vieux canapé défraîchi qui occupe tout un pan de mur de la pièce principale de mon studio. Sans beaucoup d’espoir, j’allume mon petit téléviseur posé sur un coin du buffet usé, abandonné là par un ancien locataire. À l’évidence, à part une énième rediffusion d’un film quelconque ou des émissions de télé-réalité débiles, il n’y a rien.
Ce n’est pas avec mon petit salaire que je vais pouvoir m’offrir Netflix ou les chaînes payantes. Je pourrais regarder un truc en streaming sur mon ordinateur, mais perdre encore deux heures à chercher une série potable me rebute. Grattant un reste de courage, je me traîne vers la salle de bains. Pour être plus exacte, jusqu’au placard équipé d’une douche où je gère mon hygiène corporelle en essayant de ne pas m’assommer dans la sous-pente qui mange la moitié de l’espace.
Je soupire en me débarrassant de mes fringues qui puent le graillon, conséquence des heures passées à travailler dans un environnement empestant la frite. Le pire, c’est que ça ne me dérange plus vraiment. Arrivé en fin de journée, mon odorat est saturé. Je ne ferais pas la différence entre du Chanel n° 5 et de l’andouillette grillée.
Une fois propre, séchée et changée, je mets mon antique lave-linge en route, priant pour que la voisine ne vienne pas encore une fois se plaindre de l’essorage bruyant de l’engin. Ma garde-robe est plus que limitée, je n’ai pas d’autre choix que de la faire tourner un soir sur deux quand je rentre du boulot. Dernière étape : me nourrir.
Ce n’est pas que j’en ai très envie après avoir passé ma journée à manipuler de la bouffe peu appétissante. Cinq minutes plus tard, le bip du micro-ondes me fait émerger d’une léthargie frisant le coma en m’avertissant que les lasagnes surgelées attendent mon bon vouloir.
Oh, joie et délices de mon existence !
Me brûlant avec la barquette, je la largue un peu vivement sur la table basse, manquant d’éclabousser partout. Ça aurait été le pompon de cette merveilleuse journée. Je m’assois en tailleur sur le tapis et attaque mon plat sans appétit. Un rictus ironique m’échappe quand je m’enfonce une écharde dans le doigt en prenant ma fourchette. Ma table, c’est de la pure récup…
Je jette un regard dépité à mon environnement. Mon pauvre logement n’a aucun style, aucune allure, c’est du bric-à-brac sans classe, sans goût. Dans cet appartement, tout a été acheté dans des brocantes, chez Emmaüs, voire même trouvé sur les trottoirs devant les immeubles chics du quartier voisin avant le passage des encombrants. Ce sont des rebuts, des poubelles… C’est toujours mieux qu’être SDF, tente d’intervenir un reste d’optimisme qui n’est pas encore mort au fond de ma tête.
C’est vite dit. Difficile d’être positive et motivée avec de telles conditions de vie. Tout ça est si loin de la jolie maison coquette où ma grand-mère m’a élevée avec amour, essayant de m’inculquer les règles de l’élégance qu’elle cultivait malgré les modestes moyens de sa petite retraite.
Nous étions heureuses toutes les deux. Les larmes me montent aux yeux comme chaque fois que je pense à elle, à mon existence d’avant, à mes études interrompues. Mon estomac se serre de chagrin, mais aussi de rancœur.
Je lâche ma fourchette dans mon plat. J’en ai marre de cette existence minable, d’avoir la sensation de faire pitié. Reniflant avant de me moucher, je me force à me reprendre. Je ne peux pas me permettre de déprimer ou de me laisser aller. D’abord parce que ce n’est pas dans ma nature de baisser les bras. Ensuite, personne ne m’aidera dans ce monde où c’est chacun pour sa pomme.
Et si je ne paie pas mon prochain loyer, ce sera la rue…
Je m’oblige à penser à autre chose. Je rallume la télé et arrête mon choix sur un reportage au sujet de la savane africaine tout en me contraignant à terminer mon festin. Dans un avenir lointain, j’aimerais faire un safari, voir tous ces animaux magnifiques de près, mais ce ne sera pas demain la veille. Mon triste repas solitaire expédié, je me lève faire ma vaisselle puis ranger le peu d’objets qui ne serait pas à sa place.
M’occuper pour ne pas songer à la nullité de mon existence, ironise mon côté dépressif de plus en plus présent.
Sur une impulsion, j’attrape mon ordinateur portable. C’est la folie que je me suis offerte pour mon anniversaire. Je l’ai eu à un prix correct. Normal, il est reconditionné. Le jour où je pourrais me payer un truc neuf, il faudra que je dessine une croix, voire un cœur sur le calendrier, ou même que je tire un feu d’artifice sur le toit de l’immeuble.
Je n’étais pas si désabusée avant…
Sur les réseaux sociaux, je suis abonnée aux publications d’un certain nombre de stars. Leurs vies de mondanités, de luxe et de paillettes me font rêver. Je m’imagine sur le red carpet d’un festival au bras d’un acteur ou d’un chanteur célèbre, ça m’aide à échapper à mon quotidien. Je ne suis pas totalement futile, je m’intéresse aussi aux pages des associations de protection des espèces menacées. J’ignore pourquoi, mais parmi tous les animaux en danger, ce sont les éléphants qui me passionnent. J’aime leur grandeur. Leur majesté et leur noblesse me fascinent comparées à moi, la petite humaine si ordinaire, si banale, perdue au milieu de milliards de ses semblables.
J’ai quelques amis sur les réseaux, enfin plutôt des connaissances. C’est bien plus que dans la vraie vie, dans cette ville où je suis installée depuis à peine quatre mois, presque par hasard, pour fuir une situation familiale pourrie. Ces relations virtuelles me donnent l’impression d’exister et de compter pour quelques personnes qui prennent la peine de demander de mes nouvelles, même si la plupart vivent à l’autre bout de la planète.
Une notification pour un message privé clignote sur mon écran. Je ne connais pas l’expéditeur. En général, je n’ouvre pas ce genre de truc. Ras-le-bol des dragueurs lourdingues, des brouteurs qui cherchent à escroquer le peu que je gagne ou les soi-disant chaînes d’amitié qui finissent toujours par réclamer de l’argent. Là, je me décide à regarder, ma curiosité éveillée. L’auteur n’a pas utilisé un mec à moitié à poil en image de profil, mais une éléphante et son petit. Mon propre avatar est un dessin rigolo d’un éléphanteau trop mignon.
Bonjour, 👋 je m’appelle Erwan Chasles. Je voudrais savoir si tu es la Emma Landres qui était dans la même classe que moi au lycée Fénelon de Brest en seconde.
Un soupir m’échappe. Je me nomme Émilie Landres, pas Emma. Je n’en connais aucune dans ce qu’il me reste de famille, et je n’ai jamais mis les pieds en Bretagne.
Désolée, ce n’est pas moi. 🤷♀️
Fermant la discussion, je poursuis ma navigation, parcourant les derniers posts les plus populaires, me reprochant de baver d’envie sur la sublime robe portée par une actrice lors d’un gala de charité, et plus encore sur les photos de vacances au Qatar d’une influenceuse mariée à un joueur de foot. Je sens les larmes me brûler les yeux. Pour la première fois, je réalise que tout ça me fait du mal. Ma seule fenêtre de rêve pour oublier ma vie merdique me renvoie en fait d’une façon terrible ce que je vis, ce que je suis.
Rien. Personne.
Je coupe la connexion, plus déprimée que je ne l’étais en rentrant du boulot. Il faut que j’arrête de me blesser toute seule, l’existence est déjà assez dure quand on est seule au monde. Une fois le canapé déplié, je me glisse sous la couette.
— Encore un jour au paradis… Zut, mon linge !
Je me relève d’un bond pour étendre ma lessive dans le coin libre du salon-salle-à-manger-chambre-à-coucher de mon palace. Le lendemain en rentrant d’une longue et épuisante journée de boulot sans plus d’intérêt que toutes les précédentes, je suis surprise de découvrir que le dénommé Erwan m’a réécrit. Il en a même mis une tartine :
Hello, c’est encore Erwan (tu l’avais deviné !). Je voulais te remercier d’avoir pris le temps de me répondre 😃. Dommage que tu ne sois pas Emma. J’avoue, je suis un peu déçu. Cette fille était mon crush au lycée, mais à l’époque j’étais un gringalet pétochard, je crevais de trouille 🥶 de lui parler. Je l’ai admirée de loin toute l’année, pétrifié de timidité, écarlate dès qu’elle regardait dans ma direction (rouge + acné = 💔 le combo d’enfer du dragueur débutant !). Quand j’ai vu ton nom, je me suis dit que le destin m’offrait une seconde chance. Tant pis 😢. En tout cas, j’aime beaucoup ton avatar. Si tu kiffes les éléphants 🐘, j’ai fait de chouettes photos la semaine dernière.
Il a fait des photos d’éléphants la semaine dernière… mais bien sûr, je vais le croire !
Il a joint deux fichiers à son message. J’hésite avant de cliquer, inquiète de télécharger un virus, mais ma curiosité est la plus forte.
Tu es givrée ma pauvre Émilie !
Et là, surprise ! Ce sont de magnifiques clichés qui semblent bien provenir de la même série que celui de son avatar. Pile comme j’aime. Je soupçonne aussitôt qu’il les a récupérés sur le site d’un magasine du genre National Geographic. C’est complètement idiot de ma part, mais j’ai envie de savoir jusqu’où ce type sera capable de baratiner pour m’appâter avant de tenter de m’escroquer. On va s’amuser… Ce sera toujours plus marrant que le programme télé ou de mourir d’ennui en comptant les fissures au plafond.
Je serai très contente de les voir aussi en vrai. Les éléphants 🐘 sont des animaux que j’adore. Où as-tu pris ces photos ?
Dix minutes plus tard, alors que je commence à préparer mon dîner, persuadée que le mec a laissé tomber, je reçois une réponse avec un dossier joint qui met plusieurs minutes à se charger vu la faible puissance de ma connexion. À l’intérieur, je découvre plus d’une trentaine de clichés du même groupe de pachydermes. Tous ces clichés somptueux pourraient presque me coller le doute, mais le message qui les accompagne, lui, renforce ma certitude d’avoir affaire à un baratineur.
J’avais quelques jours de repos. Avec des potes, nous sommes partis cinq jours en safari 🏜️ dans la réserve qui est proche de notre campement.
Je ne saisis pas bien. Tu es en Afrique ? En Asie ? Tu fais quoi là-bas ?
En Afrique centrale. Je suis militaire. En mission dans un coin paumé 🌴 que tu ne trouverais pas sur une carte 🗺️, si j’avais le droit de te donner le nom.
Mais bien sûr ! Il n’a pas l’autorisation de dire où il est.
Quelle blague ! Et moi, je suis Miss Monde.
Ce type me prend vraiment pour une courge, il croit que je vais gober un hameçon aussi énorme. Jouant les naïves, impressionnées par un militaireeeeeeee, j’écris :
Waouhhhh. Que fais-tu là-bas ? Tu es dans l’armée ? Sans blague ?
Une opération internationale de maintien de la paix menée par l’ONU dans un secteur qui craint. On aide la population locale, ça c’est génial, sauf qu’on doit se coltiner des Américains… 🗽 🙄🙄🙄 Ils savent tous mieux que nous autres pauvres idiots de Français. Ils sont « superpénibles ». C’est comme être pénible, mais avec une cape rouge. 🦸♂️
À la lecture de sa réponse, j’éclate de rire. Au moins, ce mec aura réussi à me faire marrer. Ça ne m’était pas arrivé depuis bien longtemps. Finalement, la situation est assez drôle. Cette conversation m’amuse plus que mes occupations habituelles, surtout que ce soir, j’avais prévu de faire mon ménage ! Je décide de continuer à jouer les dindes crédules.
Tu veux dire que tu es dans l’armée française ?
Oui mademoiselle Emma, et on a même de beaux Casques bleus au lieu de nos bérets rouges. Tu nous as peut-être vus à la TV 📺 ? Nous avons eu le droit à un reportage à notre départ.
Je me sens obligée de corriger :
Moi, c’est Émilie.
Zut ! J’ai appuyé sur « envoi » avant de réaliser que je lui donnais mon vrai nom. Ça n’est pas très intelligent de ma part. Je dois faire plus attention si je m’amuse à faire marcher un arnaqueur.
Désolé…😟 Recommençons depuis le début. Bonjour, je m’appelle Erwan Chasles et j’adore ton avatar 🐘.
Je me surprends à sourire sincèrement. Pourquoi pas ? Ça, ce n’est pas bien méchant comme conversation pour l’instant, et c’est plus marrant que de déprimer toute seule.
Bonjour, je suis Émilie Landres. Je suis fan des éléphants 🐘.
Bonjour, Miss Émilie, qui aime les éléphants 🐘. Je suis ravie de faire ta connaissance 😉.
À ma grande surprise, nous échangeons encore une vingtaine de messages – blindés d’Emojis comme des ados ! – sur ce ton de la plaisanterie. « Erwan » me demande même ce qui passe à la télévision ce soir, et nous discutons de ce qui est regardable ou à fuir absolument. Tout cela avant qu’il ne m’annonce qu’il doit couper la communication.
Nous sommes priés d’économiser les groupes électrogènes. Je dois te laisser ou les mecs de la logistique vont m’engueuler ! 🤬 Bonne Nuit 🌜– À bientôt.
Cela réveille illico ma méfiance qui s’était un peu endormie devant son absence de questions sur ma vie. Il va revenir… et sans doute pas pour discuter du programme télé cette fois. Il aura d’autres sujets à aborder, je n’en doute pas. Pourtant, en allant me coucher, je me rends compte que j’ai le sourire. Cela ne m’était pas arrivé depuis tellement longtemps que je risque de choper des crampes dans les joues !
Chapitre 2
Ma journée a été totalement calamiteuse. Tout a commencé par un accident sur les rails du métro qui a interrompu la circulation et m’a obligée à faire le trajet à pied. Je n’avais pas de parapluie, et il tombait une petite averse vicieuse qui s’est arrêtée, évidemment, dès que je suis arrivée au boulot, en courant, en sueur, trempée, et presque en retard. Ensuite, mon manager devait avoir ses ragnagnas, rare pour un homme, mais super impressionnant. Je ne vois aucune autre explication à ses perpétuelles sautes d’humeur. Il a fait vivre un enfer à toute l’équipe au point que l’un des gars à mi-temps, un étudiant en droit, a fini par menacer :
— Si tu continues à nous emmerder, je me syndique !
Ça lui a coupé le sifflet… presque cinq minutes.
À présent, le soleil est de retour et il brille, me remontant un peu le moral. J’arrive chez moi avec une seule envie : m’affaler dans le canapé. Malheureusement mon pantalon a pris des éclaboussures de sauce suite à la chute et l’explosion d’une boîte XXL de ketchup mal rangée dans la réserve. J’ai fait partie de ceux qui ont eu le privilège de nettoyer ce monstrueux merdier. J’ai terminé mon service avec un look de tueuse psychopathe, des taches rouge sang plein ma chemise d’uniforme, ma casquette et sur mon jean. Toutes mes fringues atterrissent dans le lave-linge pour le deuxième soir consécutif, pas de doute ma voisine va criser et je vais en entendre parler.
Je traîne ma carcasse sous la douche où, forcément, je tombe en panne de shampoing. C’est définitivement une journée grandiose !!! Une fois séchée, le miroir me renvoie l’image d’une fille aux cheveux châtains et ternes, fatiguée, avec des cernes sous ses yeux d’un brun quelconque.
De profil, j’admire les kilos qui alourdissent ma silhouette. Un sourire m’échappe. Ils sont moins nombreux qu’avant. Pas que j’ai fait un régime, mais ma grand-mère n’est plus là pour me cuisiner de bons petits plats qui me consolaient de la dureté de la vie. À vue de nez, puisque je n’ai pas de balance et que je ne dépenserai pas un centime dans l’achat d’un de ces engins diaboliques, il me reste cinq kilos à perdre. Je serai loin d’être mince, mais bien mieux dans ma peau.
— Jamais tu ne seras jolie ! Tu es grosse, pleine de gras, éructait mon anorexique de mère en me privant de goûter les rares fois où elle daignait venir me voir chez mamie.
Celle-ci me préparait ensuite des crêpes au Nutella pour me remonter le moral. Gentil de sa part, mais peut-être pas la meilleure solution pour aider une jeune fille qui oscillait au bord du précipice de la boulimie pour noyer dans la nourriture son mal être.
J’allume mon ordi, le préférant à mon vieux téléphone qui pique des crises et affiche toutes les photos et les vidéos dans un charmant camaïeu de rose. Une surprise m’attend :
Coucou, Miss Émilie, c’est Erwan. J’ai envie de discuter avec quelqu’un du pays de pluie et de froid 🌂🌧. Je suis en overdose de soleil 🌴⛱. Je crève de chaud 🔥.
Un rire m’échappe. Je ne devrais pas me laisser appâter par cette entrée en matière sympa et drôle. Un rappel à l’ordre de ma conscience me pousse à vérifier le profil d’« Erwan », ce que j’aurais déjà dû faire la dernière fois. C’est rapide, et au final ça ne m’avance pas beaucoup. Sa page existe depuis plusieurs mois. Elle contient très peu de publications auxquelles j’accède. Je soupçonne Erwan – si c’est vraiment son prénom – de masquer le reste en utilisant les fonctionnalités « privées » fournies par l’application. Mes recherches ne révèlent absolument rien d’inquiétant. Aucune indication qu’il serait un veuf éploré à la recherche d’une nouvelle âme sœur pour refaire sa vie, pas de photos de ses adorables enfants orphelins… Il n’a pas non plus mentionné son statut de « militaire super viril, célibataire en mission dangereuse dans un pays exotique ».
Je tergiverse tout de même un bon moment avant de lui répondre, l’envie de me changer les idées en discutant avec un autre être humain me tente beaucoup trop.
J’en ai marre de la solitude.
Le portrait de ma grand-mère dans la bibliothèque déclenche un accès de tristesse. Elle me manque tellement. Erwan m’a écrit il y a à peine quinze minutes, il paraît être toujours en ligne.
Il a plu ce matin 🌧️, mais après on a eu un beau soleil ☀️. Il ne fait pas froid. Désolée pour ton besoin de fraîcheur.
Je guette son message avec une impatience que je me reproche. Dans l’attente, je pars en mission d’exploration, à la recherche d’un truc à manger dans mon frigo désertique et mes placards en souffrance. Ça se termine avec un œuf au plat et un yaourt. Pas top motivant, mais efficace en mode régime à l’insu de mon plein gré. Bip clame soudain mon ordinateur. Je me précipite lire la réponse.
Zut, ☔️. Je suis mort. On étouffe ici 🥵. Tu es où ? Paris ?
Non, à Rouen.
C’est le pot de chambre de la Normandie ! Il devrait pleuvoir 🌧️ ! C’est un scandale !
Sa remarque m’étonne. Il faut être de la région pour avoir connaissance de ce surnom. Je ne l’ai appris qu’après mon arrivée en ville.
Comment tu sais ça ?
J’ai été affecté quelque temps à la base d’Évreux au début de ma carrière. J’ai un peu visité le coin 🗺️. Mais je suis Breton, comme mon prénom !
Revoilà son fameux statut de militaire. Et maintenant, c’est un gars de Bretagne. Je me demande jusqu’où il ira dans ses délires et les descriptions de cette vie bidon qu’il essaie de me vendre, mais j’admets que ça m’amuse. Il enchaîne :
Tu fais quoi toi dans la vie ? 👩💻
Parfait, c’est exactement de ça que j’avais envie de parler. J’ai besoin de vider mon sac sur ce job alimentaire qui me gâche l’existence. « Erwan » est la victime toute désignée et consentante par-dessus le marché pour subir mes jérémiades de nana déprimée !!! En plus, c’est un sujet sans danger et qui risque de très vite le barber s’il a d’autres idées en tête que de discuter. Cela me permettra aussi de mieux le cerner sans avoir l’air d’y toucher ou de poser des questions personnelles directes qui lui rendraient la tâche trop facile pour me baratiner.
Je suis équipière dans un fast-food 👩🍳. C’est l’enfer sur terre à cause de mon crétin de chef 😈. Je suis punie pour tous les péchés de mes vies antérieures.
Je lui raconte avec force détails ma journée pourrie, ma semaine pourrie, mon job pourri, mon connard de chef, mes collègues indignes de confiance, tous plus fauchés et largués que moi. J’avoue que je ne retiens pas mes sarcasmes. Ça me fait un bien fou de me lâcher, bien plus que je ne le pensais, même si ma grand-mère me répétait qu’il ne fallait pas dire du mal des autres. La pauvre songeait surtout à ma mère, essayant encore et toujours de lui trouver des qualités ou des excuses, même lorsqu’elle ne venait pas la voir à l’hôpital.
Stop, je m’égare dans mes souvenirs.
Le message d’Erwan me ramène au présent.
Halte au feu 💥🔥, Miss Émilie ! Quand tu es remontée, c’est impressionnant. Waouh 😲 !!! Heureusement que tu ne bosses pas armée, sinon c’est du sang et pas du ketchup qu’il y aurait eu sur le carrelage. J’ai une question simple : pourquoi tu ne changes pas de job ? 🤨
Excellente question mon cher Watson !
Je me la pose souvent ces temps-ci, et la réponse est horriblement banale. Ça me soulage de l’écrire, de l’admettre enfin honnêtement :
C’est le premier boulot que j’ai trouvé quand j’ai débarqué en ville. Il me fallait du fric pour payer mon loyer 💰. Je n’ai pas le courage de tout plaquer, de risquer de tout recommencer.
OK, je vois le problème. 🧐 Manque de confiance en toi.
Tu es psy maintenant ? 👨🔬
Non, mais j’ai une certaine expérience de la vie. Casse-toi de là, avant de tuer☠️ ce mec. En plus, tu mérites mieux que de perdre ton temps à supporter ce loser.
Qu’en sait-il ? Qu’est-ce qui lui fait croire que je vaux quelque chose ? Ma propre mère me traite comme une merde indigne de son attention.
Et puis, ce type ose me donner des ordres… D’un autre côté, si c’était vraiment un militaire, il aurait l’habitude, et comme c’est un zozo qui s’imagine soldat, il doit kiffer de faire semblant d’être le chef. Quelle que soit la réalité, bizarrement, cette attitude directive pourrait bien être le coup de pied aux fesses qui me manquait pour prendre la décision de changer de vie. Histoire de tester une nouvelle fois Erwan, je demande :
Au fait, tu as quel grade ? 🎖️
La réponse me parvient en quelques secondes. Il devait trépigner et crever d’impatience que je pose LA question.
Adjudant-chef. J’ai eu une promo juste avant de partir. ✈️
Mais bien sûr, et moi je suis la cheffe des majorettes ! Si ça lui fait plaisir de se le raconter, qui suis-je pour le juger ?
Je dois brailler « Bien mon adjudant ! » dans tous mes messages ? 📨
Grrr… Je t’ai dit Adjudant-chef ! Mais si tu l’écris dans toutes tes phrases, je me fâche ! 😡
Donc tu es officier ?
Tu me désespères😫. Tu n’y connais rien à l’armée. Espèce de civile ! 😅 😂 🤣 Je suis sous-officier. Un mec de terrain pas un gratte-papier.
Les smileys hilares me montrent qu’il s’amuse de mon ignorance. Et c’est là qu’il me surprend. Au lieu de profiter de l’occasion pour se lancer dans une description enthousiaste de sa fantastique vie de militaire de carrière et d’essayer de m’embobiner encore plus loin dans son délire, Erwan change de sujet. Il consacre le reste de notre conversation à tenter de me convaincre d’agir, de reprendre mon existence en main, de chercher un travail qui me convienne mieux.
Il faut que tu quittes ce job sans intérêt et sans avenir le plus vite possible. 💨
Tu es dans l’armée, que connais-tu du monde du travail ?
Avant de m’engager, j’ai été étudiant. Des boulots de merde pour payer l’université, j’en ai fait un certain nombre. 🤮 Je tenais parce que j’avais un objectif.
Un objectif, c’est ce qu’il me manque. J’avoue à contrecœur :
J’ai dû arrêter la fac à cause de problèmes familiaux. Je n’ai aucun diplôme.
Ce n’est pas une raison pour te laisser faire. Tu dois absolument y croire. 🏆
Il me pousse à me prendre en main pendant tout le reste de notre discussion. Lorsque nous nous déconnectons, je me sens incroyablement boostée, au point de ressortir mon CV pour le mettre à jour. Encore mieux : Erwan ne m’a posé aucune question ambiguë. Il n’a rien demandé de douteux, et c’est la deuxième belle soirée que je lui dois. Ce type n’a sans doute jamais été adjudant – pardon « adjudant-chef ! » –, c’est peut-être un menteur et un minable petit escroc, mais il vient de me tirer de la déprime et de me donner une sacrée impulsion.
A suivre…
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