Dans la ligne de tir – extrait

Dans la ligne de tire-maq3Chapitre 1

Amérique du Sud, 10 000 pieds au-dessus de la forêt amazonienne

Lucy poussa un long soupir d’aise et tendit ses jambes. Elle appuya sur le bouton et, dans un chuintement feutré, le profond fauteuil en cuir s’inclina. Le système de repose-pied sortit tout en douceur.

Confortablement installée, délicieusement bien après un fantastique déjeuner gastronomique préparé par un grand chef et accompagné de champagne servi par une charmante hôtesse, elle ferma les yeux.

Lucy se léchait encore les lèvres de plaisir.

Tout en sentant le sommeil la gagner, elle songea à l’étrange enchaînement de circonstances qui l’avait conduite, elle, l’étudiante fauchée, à se prélasser dans un jet de luxe.

Deux mois auparavant, elle avait remporté le premier prix du concours proposé par une agence de voyages : un circuit de quinze jours en Amérique du Sud, pour deux, avec visite de huit villes dans quatre pays.

Un véritable rêve.

Elle avait pourtant hésité, tentée par l’idée de revendre ses billets pour se faire un peu d’argent. En effet, elle venait juste de décrocher son diplôme et devait trouver un travail pour soulager financièrement sa grand-mère. Celle-ci l’avait prise en charge après la mort de ses parents dans un accident de voiture. Les frais de scolarité et le loyer de la chambre sur le campus avaient englouti le capital versé par l’assurance. Malgré son job du soir, Lucy dépendait encore de l’aide de la vieille dame pour s’en sortir, et elle souhaitait devenir très vite autonome.

La meilleure amie de Lucy, Melissa, avait plaidé qu’elles n’étaient pas à quinze jours près et qu’une telle opportunité ne se présenterait pas deux fois dans une vie. Lucy avait fini par céder quand sa grand-mère lui avait dit : « Profite de ta jeunesse, arrête un peu d’être aussi sérieuse ! »

Melissa, jeune femme à la flamboyante chevelure rousse, était comme une sœur pour Lucy, puisqu’elle était la fille adoptive de sa grand-mère et qu’elles avaient pour ainsi dire été élevées ensemble depuis l’âge de douze ans.

Elles s’étaient donc octroyé leurs premières vraies vacances de leur vie d’adultes. Le voyage avait été idyllique avec hôtels quatre étoiles et bons restaurants. Elles avaient découvert des merveilles, aussi bien l’architecture des vieux bâtiments de style espagnol que les buildings hyper-modernes de Rio de Janeiro, sans oublier la faune, la flore et les paysages grandioses.

Malheureusement, la dernière escale avait tourné au vinaigre.

La valise de Lucy avait été volée devant l’hôtel juste au moment du départ. Les démarches auprès des autorités locales, ni rapides ni motivées, avaient été sans fin. Ensuite, son taxi pour l’aéroport avait été bloqué dans un monstrueux embouteillage.

Résultat : l’avion était parti sans elle.

Quand Lucy avait prévenu le tour opérateur qu’elle était seule, coincée dans l’aérogare – Melissa ayant, elle, eut le temps d’embarquer –, celui-ci avait été désolé de l’apprendre et s’était démené pour lui trouver une solution. Il l’avait rappelée une heure plus tard pour lui annoncer, très fier, qu’il lui avait obtenu une place dans un jet privé. Lucy avait pensé que la chance recommençait à lui sourire. Elle avait même regretté que sa meilleure amie ne puisse en profiter avec elle.

L’appareil était affrété par le sénateur Kelsey, un politicien quinquagénaire à l’apparence débonnaire. Il revenait d’un déplacement professionnel avec son assistant, James Lindlay, et se proposait de rendre service à des compatriotes en mettant à leur disposition les sièges disponibles.

Le professeur Arthur Forbes, un éminent archéologue, et son épouse Susan, accompagnés de leur petite-fille de deux ans, Eva, étaient également du voyage. Le couple rentrait aux États-Unis en urgence, leur fils et leur belle-fille – les parents d’Eva – ayant eu un accident de voiture.

Dès que Lucy avait été présentée au sénateur, au pied de la passerelle, elle avait compris que son « aide » lui ferait surtout une bonne publicité à l’approche des élections et que des journalistes les attendraient à l’arrivée. Mais ce petit désagrément était largement compensé par le confort de l’appareil, tout en cuir et bois précieux.

Souriant toujours, elle tira la couverture sur elle et s’assoupit.

* * *

Un brusque soubresaut de l’appareil réveilla Lucy. Alors qu’elle se frottait les yeux, elle entendit le pilote s’adresser aux passagers par les haut-parleurs :

— Mesdames, messieurs, nous sommes dans une zone de turbulences plus fortes que prévu. L’orage est en train de se transformer en tempête. Veuillez redresser vos fauteuils et attacher vos ceintures. Par prudence je vais demander l’autorisation de nous poser à l’aéroport international de Manaus. Veuillez nous excuser pour la gêne occasionnée.

Le sénateur jura et attrapa le téléphone intérieur. Il eut beau protester, contester, vitupérer dans un langage tout sauf aimable, le pilote maintint sa résolution de contourner la dépression tropicale. Très vite, Lucy fut convaincue qu’il avait pris la bonne décision. Dans l’habitacle, les secousses devenaient de plus en plus violentes. Les trous d’air se multipliaient, et les objets volaient dans toutes les directions.

Les passagers, y compris le sénateur, commençaient à être inquiets, et Lucy n’avait plus du tout envie de sourire. Sachant que Manaus se trouvait en plein cœur de la jungle, ils devaient survoler l’Amazonie, mais il était impossible d’apercevoir quoi que ce soit au travers des nuages. Par le hublot, elle ne voyait plus que des éclairs qui zébraient à une cadence effrénée un ciel tellement noir qu’il en était violet.

— Il n’aurait peut-être pas dû attendre aussi longtemps pour changer de cap, entendit-elle le professeur Forbes crier à sa femme pour passer par-dessus le bruit de la carlingue qui gémissait et celui des moteurs qui étaient visiblement à la peine.

Les minutes suivantes parurent des heures aux passagers. Violemment secoués dans tous les sens, ils se cramponnaient aux accoudoirs de leurs sièges en priant pour atteindre l’aéroport le plus rapidement possible, mais redoutant l’atterrissage.

Lucy fut soudain éblouie par la violence d’un éclair et instantanément assourdie par un vrombissement de tonnerre terrifiant qui fit vibrer toute la structure de l’avion. L’air s’emplit du crépitement du choc électrique. Sonnée, elle mit plusieurs secondes à reprendre ses esprits.

Quand elle réussit de nouveau à entendre, elle se rendit compte que les moteurs faisaient un bruit bizarre… Mais brusquement, il n’y eut plus de bruit du tout. Un silence irréel frappa la cabine, dont les occupants se regardèrent, effarés… trop effrayés pour paniquer.

Les lumières se mirent à clignoter avant de s’éteindre. Les alarmes hurlèrent. Le commandant de bord cria quelque chose que personne n’entendit. Les masques à oxygène tombèrent devant les passagers. Affolés, ils tentèrent de les mettre.

C’est à ce moment précis qu’ils comprirent que l’avion, pris dans la tourmente et privé de ses moteurs, était en train de tomber comme une pierre. Sans espoir, chacun recommanda son âme à Dieu.

Il y eut des hurlements.

Il y eut un grand fracas.

Il y eut un grand silence…


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